lundi 28 novembre 2011

Entre déracinement et réhabilitation des lieux

Robert STEUCKERS:
L'Europe entre déracinement et réhabilitation des lieux: de Schmitt à Deleuze

Texte paru dans la revue italienne de géophilosophie "Tellus" (1997)

L'Europe d'aujourd'hui est contrainte de répondre à un double défi:
a) s'unifier au-delà de tous les vieux antagonismes stato-nationaux, pour survivre en tant que civilisation, et
b) renouer avec son tissu pluriel, extrêmement bigarré, dans un jeu permanent d'ancrages, de ré-ancrages et d'arrachements projectuels.
Cette pluralité est, concrètement parlant, une pluralité de paysages, de sites où se sont effectués des processus de sédentarisation dense et pluriséculaire. L'unification européenne est projet, elle anticipe un avenir qu'elle construit à l'aide d'organigrammes et de plans, tandis que le maintien de sa pluralité originelle et originale implique de conserver et d'entretenir des legs du passé. L'équilibre entre le projet d'avenir et la gestion des legs du passé est difficile à tenir. Nous sommes effectivement habitués à des clivages qui privilégient unilatéralement soit l'avenir (le camp “progressiste”) soit le passé (le camp “conservateur”). Les progressistes se veulent accélérateurs, les conservateurs se veulent en quelque sorte “katechons”.

Cette difficulté de penser tout à la fois l'avenir et le passé dans la simultanéité et l'harmonie a marqué la pensée de Carl Schmitt. Celui-ci en effet a d'abord, dans les années 20 et 30, voulu être un accélérateur (Beschleuniger). Pour échapper à la “cage d'acier” qu'était la légalité bourgeoise, wilhelminienne et puis surtout weimarienne, il fallait à ses yeux dynamiser à outrance les potentialités techniques de l'Etat dans les domaines des armements, des communications, de l'information, des mass-media, parce que tout accroissement en ces domaines augmentait la puissance de l'Etat, puis la dépassait pour se hisser à un seuil nouveau, celui du “Großraum”. L'accélération continuelle des dynamiques à l'œuvre dans la société allemande des premières décennies de ce siècle a poussé Schmitt à abandonner son étatisme classique, de type européen et prussien, au nom de la sauvegarde, du maintien et du renforcement de la “souveraineté”.

Les Etats européens, dont la population oscille entre 3 et 80 millions d'habitants, sont de dimensions insuffisantes face aux géants américain, soviétique ou chinois, pensait Carl Schmitt. Contrairement au label de “réactionnaire” qu'on lui a collé sur le dos, Schmitt a bel et bien participé à cette idéologie des “ingénieurs”, moderniste et techniciste, qui s'est ancrée dans l'Allemagne de Weimar, notamment par le biais des écrits de Rathenau. Mais après 1945, ce futurisme schmittien se dissipe. Si Schmitt retient l'idée d'un “grand espace”, il n'est plus fasciné par la dynamique industrielle-technique. Il se rend compte qu'elle conduit à une horreur qui est la “dé-localisation totale”, le “déracinement plané­taire”, surtout si elle est portée par la grande thalassocratie américaine, victorieuse des puissances européennes de l'Axe et opposée à l'Union Soviétique stalinienne et continentale.

En Europe, pensait Schmitt, la dynamique industrielle-technique était tempérée et  freinée par une conception implicite du droit qui n'existe qu'en vertu d'un ancrage dans un sol, comme l'ont admirablement démontré Savigny et Bachofen. L'ancrage dans le territoire modérait le cinétisme frénétique de l'ère industrielle-technique. Mais si le cinétisme et le dynamisme sont désormais véhiculés par une thalassocratie qui n'est pas motivée en ultime instance par un ancrage dans un sol, ils perdent toute retenue et précipitent l'humanité dans le chaos. La présence ou le retour nécessaires aux “ordres élémentaires de nos exis­tences terrestres” postule chez Schmitt un nouveau pathos: celui du tellurique. Sans espace habitable  —et la mer n'est pas un espace habitable—  il n'y a pas de droit et sans droit il n'y a aucun continuum possible. Das Recht ist erdhaft und auf Erde bezogen (Le droit est tellurique et lié à la Terre), écrit Schmitt dans son journal, intitulé Glossarium.  La mer ne connaît pas l'unité de l'espace et du droit, elle échappe à toute tentative de codification. Elle est a-sociale et an-écouménique. La logique de la mer, constate Schmitt, transforme tout en flux délocalisés: les flux d'argent, de marchandises ou de désirs (véhiculés par l'audio-visuel). Ces flux, déplore Schmitt, recouvrent les “machines impériales”. Il n'y a plus de Terre: nous naviguons sans cesse, sans pouvoir plus mettre pied au sol et tous les livres que philosophes et juristes peuvent écrire deviennent, volens nolens,  autant de log-books,  de livres de bord, se bornant à rendre compte des événements ponctuant ce perpétuel voyage de l'humanité, condamnée à rester accrochée à son “bâteau ivre”.

Cette horreur de toute “logique de la mer”, nous la retrouvons également chez le poète et philosophe Rudolf Pannwitz (1881-1969): pour Pannwitz la Terre est substance, gravité, intensité et cristallisation. L'Eau (et la Mer) sont mobilités dissolvantes. Parler de “Continent”, dans cette géophilosophie ou cette géopoésie implicites, signifie invoquer la “substance”, la “concrétude” incontournable de la Terre et du droit. L'Europe qu'espèrent donc Schmitt et Pannwitz est “la forme politique du culte de la Terre”, car elle est la dépositaire de cultures (au pluriel!), issues de la glèbe, comme par définition et par force des choses toute culture est issue d'une glèbe. Ce travail de production de sens et de substance a été interrompu par le triomphe de la logique de la Mer. Il faut dès lors procéder à une “re-territorialisation” de ce qui peut être re-territorialisé. Pour un exégète de Schmitt comme le philosophe deleuzien allemand Friedrich Balke, le monde contemporain est un vaste jeu de flux de tous ordres où plus aucune stabilité ni aucune représentation rigide n'a sa place. Le conservateur, fasciné par la figure du Katechon, dira: il faut re-territorialiser, ré-hiérarchiser, restaurer l'approche classique du politique, c'est-à-dire se donner “la possibilité de faire des distinctions univoques et claires”, bloquer les flux, rigidifier et coaguler partout, colmater les brèches.

En avançant cette définition classique du politique, Schmitt appelait de ses vœux une re-visibilisation fixe et nette du souverain et de la souveraineté, des formes sévères du politique, alors justement que les victoires des thalassocraties sur les dictatures de l'Axe, en imposant une logique fluide de la Mer, rendaient impossible à jamais le retour de ces représentations hiératiques de l'Etat et de la chose politique. Sommes-nous dès lors condamnés à “naviguer” sans repos, sans jamais rejoindre un port d'attache? Oui, mais si et seulement si on reste dans la logique de la Mer en ignorant délibérément la Terre. Si l'on tient compte à la fois de la Terre et de la Mer, on pensera simultanément le voyage, la croisière ou le raid, d'une part, et l'accostage, le débarquement, le port d'attache, la crique accueillante, l'hinterland fascinant, d'autre part. Pour Deleuze et Balke, rien n'est plus fixe, mais non pas parce que nous naviguons sans aucun port d'attache. Rien n'est fixe parce qu'en marge des représentations, désormais toujours grosses de caducité, nous avons des “zones d'indécision”, des “zones entre forme et non-forme”, où grouillent de potentielles innovations ou fulgurances, qui feront immanquablement irruption un jour pour recouvrir les formes figées, tombées en désuétude. Deleuze nous dit dès lors, comme une sorte de réponse à Schmitt et aux  étatistes classiques: il ne s'agit plus de savoir si l'on va produire ou reproduire des formes, mais si l'on va réussir ou non à capter des forces. Et éventuellement à les chevaucher (Evola!) temporairement, le temps de repérer et d'emprunter une autre monture.

Par conséquent, la forme “Etat”, de modèle classique, est obsolète. Schmitt l'avait déjà perçu, mais ne l'avait pas systématiquement théorisé. Il avait déploré l'effacement graduel de la forme “Etat”, au profit de la société, plus bigarrée et moins clairement appréhendable de par la multiplicité de ses expressions. Avec l'Etat, au stade de sa rigidification suprême telle que l'a imaginée un Kafka dans Le Château, nous avions une “unité de communication bureaucratique”, où les représentants de l'Etat étaient d'office pla­cés au-dessus de ceux qui ne représentaient que des formations sociales subordonnées. Dans un monde de moins en moins déterminé par les formes et de plus en plus par les flux, l'Etat apparaît comme une “instance sublime de surcodage”, qui a soumis à son autorité des formations sociales déjà elles-mêmes codées, comme la famille, les tribus, les états (tiers-état, etc.), les communautés religieuses, les classes. Nous assistons aujourd'hui, à la suite de l'effritement de la forme et de l'hyper-fluidification qui s'ensuit, à un retour en force des formations de moindre codage. Car l'instance surcodée, le “Code”, l'Etat classique, l'appareil, la bureaucratie étatique, etc. n'ont au fond pas de substance propre et ne se nour­rissent que des substances réelles présentes, uniquement dans les corps sociaux, voire les “corps intermédiaires” dont Bodin avait revendiqué l'élimination en même temps que celle des religiosités parallèles ou résiduaires (sorcelleries, paganismes).

Le retour des ethno-nationalismes (dans les Balkans ou ail­leurs), des revendications régionales (Lombardie, Savoie, Catalogne, biorégionalisme américain, etc.), des impératifs religieux (dans les fondamentalismes de diverses moutures), des conflits sociaux (comme en France en 1995 ou en Belgique aujourd'hui), des revendications communautaires (le communautarisme américain), des “marches blanches” contre l'appareil judiciaire accusé de fermer les yeux sur la pédophilie et les violences faites à l'enfant (Belgique, 1996), sont autant de signes d'une rébellion généralisée des groupes sociaux, auparavant surplombés par l'instance étatique “surcodifiante”, trop rigide dans sa représentation et incapable, justement, de “capter des forces”, parce que trop occupée à soigner, produire et reproduire son “look”, sa “représentation”. Dans un monde réagencé à la suite de la victoire écrasante d'une thalassocratie marchande, l'insatiable répétition “psittaciste” d'un modèle invariable fait scandale, même si l'extrême fluidité que la puissance maritime dominante impose par ailleurs au monde ne provoque pas outre mesure l'adhésion des masses ou des ressortissants des groupes sociaux soumis préalable­ment au “Surcode”. 

Nous découvrons donc une problématique ambivalence dans l'appréhension par nos contemporains de la sphère du politique: d'une part, ils tentent de se débarrasser du “surcode” étatique classique, car celui-ci est trop peu à même de “capter les forces” qui les interpellent dans leurs vies quotidiennes; d'autre part, ils réclament du repos et tentent aussi d'échapper à ce voyage sans fin, à ce voyage permanent sur le “bâteau ivre”. Nos contemporains veulent à la fois voyage et ports d'attache. Aventure (ou distraction) et ancrage (et repos). Ils veulent un va-et-vient entre dé-territorialisation et re-territorialisation, dans un contexte où tout retour durable du politique, toute restauration impavide de l'Etat, à la manière du Léviathan de Hobbes ou de l'Etat autarcique fermé de Fichte, est désormais impossible, quand tout est “mer”, “flux” ou “production”. Deleuze, Guattari et Balke acceptent le principe de la navigation infinie, mais l'interprètent sans pessimisme ni optimisme, comme un éventail de jeux complexes de dé-territorialisa­tions (Ent-Ortungen) et de re-territorialisations (Rück-Ortungen). Le praticien du politique traduira sans doute cette phrase philosophique par le mot d'ordre suivant: «Il faut re-territorialiser partout où il est possible de re-territorialiser», tout en sachant que l'Etat classique, rigide et représentatif, surcodifiant et surplombant les grouillements sociaux, n'est plus la seule forme de re-territorialisation possible pour nos contemporains. Il y a mille et une possibilités de micro-re-territorialisations, mille et une possiblilités d'injecter provisoirement de l'“anti-production”, c'est-à-dire des “jets de stabilisation coagulante” dans le flux de flux contemporain, que Deleuze et Guattari avaient nommé la “production” dans L'Anti-Oedipe  et dans Mille Plateaux.  Ainsi, la nécessité des formes ou des “stabilisations coagulantes” ne s'estompe pas mais change d'aspect: elle n'est plus surcodage rigide mais stabilisation provisoire et captation de forces réellement existantes que l'on chevauchera ou canalisera.

Face à ce constat des philosophes, quelle pourrait être la “bonne politique” dans l'Europe contemporaine? Elle me semble devoir osciller d'une part, entre un “grand-espace”, une instance “grand-spatiale” souple et flexible, légère, svelte et forte, remplaçant et dépassant l'Etat classique pour reprendre sur une plus grande échelle le rôle d'un “converteur continental”, d'un capteur-dynamiseur de forces réelles di­verses, et d'autre part, une mosaïque effervescente de sites réels et repérables dans leur identité que rien ne viendra mutiler ou handicaper. Nous aurions une instance de représentation non surcodante, mais au contraire captatrice, sorte de nouveau Saint-Empire (Heiliges Reich)  dynamiseur et généreux, et un tissu de patries charnelles, de sites originaux, de villes, de provinces et de pays typés, qui se regrouperont et se sépareront au gré des forces fluides à l'œuvre partout, à la manière de ces initiatives audacieuses qu'on a vu s'épanouir récemment: les coopérations transréionales, au-delà des frontières des vieux Etats, coopérations qui fonctionnent au nom même du site, de la terre que ses contractants occupent, au nom du paysage montagnard qui les unit plus qu'il ne les sépare, au nom du bassin fluvial qui les irrigue, au nom de la mer qui les baigne. Au nom du réel tellurique. Immanent. Immanent de par son extra-philosophicité. De par sa présence vitale. Car l'immanence est vie et rien d'autre, alors que la représentation est toujours vision sans grouillement vital.

Robert STEUCKERS.
Sources:
- Friedrich BALKE, «Beschleuniger, Aufhalter, Normalisierer. Drei Figuren der politischen Theorie Carl Schmitts», in F. BALKE, E. MÉCHOULIAN & B. WAGNER, Zeit der Ereignisses - Ende der Geschichte?,  Wilhelm Fink Verlag, München, 1992.
- Friedrich BALKE, Joseph VOGL, «Einleitung. Fluchtlinien der Philosophie», in F. BALKE u. J. VOGL (Hrsg.), Gilles Deleuze - Fluchtlinie der Philosophie, W. Fink Verlag, München, 1996.
- Friedrich BALKE, «Fluchtlinie des Staates. Kafkas Begriff des Politischen», in F. BALKE u. J. VOGL, op. cit., 1996.
- Robert STEUCKERS, «La décision dans l'œuvre de Carl Schmitt», in Vouloir, n°3/1995.
- Robert STEUCKERS, «Rudolf Pannwitz: “Mort de la Terre”, Imperium Europæum et conservation créatrice», in Nouvelles de Synergies Européennes,  n°19, 1996.

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