dimanche 27 novembre 2011

Petite histoire des Wandervögel


Petite histoire des Wandervögel

Robert Steuckers

Origines et racines culturelles:
- antécédents des guerres anti-napoléoniennes; 1813; volontaires étudiants (Discours de Fichte; mort au combat du poète Theodor Körner; Jahn et ses sociétés de gymnastique);
- velléités nationales et révolutionnaires des Burschenschaften étudiantes; opposition à l’Europe de la Restauration et de Metternich: pas de représentation populaire dans les assemblées décisionnaires; opposition à la censure (attentat de l¹étudiant Sand contre le poète, dramaturge et acteur réactionnaire Kotzebue) => 1848.

Deuxième moitié du XIXième siècle:
- Révolte générale contre les effets sociaux et esthétiques de l¹industrialisation de l’Europe;
- Angleterre: atténuer la laideur des villes industrielles: messages des poètes et des urbanistes. Pré-Raphaélites, mouvement des cités-jardins autour de l’artiste et architecte Ruskin, Mouvement dit des « Arts & Crafts »(jusqu’au début du XXième).
- Autriche: mouvement culturel revendiquant la réconciliation de l’art et de la politique.
- Allemagne: réunification en 1871; industrialisation outrancière; révolte des philosophes et des poètes: Nietzsche, Langbehn (Rembrandt-Deutscher). Langbehn aura un impact prépondérant dans le développement des idées du mouvement de jeunesse allemand. Les choses de l’esprit, le donné naturel, l’âme simple des gens du peuple doivent recevoir priorité absolue sur l’esprit marchand et industriel, sur les choses construites par l’homme, sur les calculs de la bourgeoisie.

1896: Hermann Hoffmann fonde une association d’ »étudiants en sténographie », liée au Lycée (Gymnasium) de Steglitz, une commune verte et non industrielle de la grande banlieue de Berlin. Une idée simple germe: la jeunesse ne peut pas rester prisonnière des cités enfumées de l’ère industrielle: elle doit sortir de cette cangue et partir en randonnée (mot magique en langue allemande: wandern). Résistance des autorités scolaires, contre les excursions proposées. Résistance balayée par les parents et des pédagogues moins classiques, conscients, grâce à leur lecture de Nietzsche et de Langbehn, que l¹éducation doit quitter le trop-théorique pour prendre la vie et le réel à bras le corps.

1898: premières excursions des lycéens de Steglitz sur les bords du Rhin; 1899: excursions de quatre semaines dans les forêts de Bohème. Ces deux expéditions constituent une « révolution » dans le système éducatif de l’Allemagne wilhelminienne.

- Cette pédagogie non conventionnelle, ces excursions deviennent les symboles d’une révolte générale contre l’ordre établi (école, industrie, administration, etc.).

- Karl Fischer (19 ans, plus conscient de cette révolte que Hoffmann) prend le relais de son aîné: randonnées + critique fondamentale de l’ordre établi, au nom d’une éthique de l’austérité (anti-consumériste). Ses origines sont plus populaires (ni aristocrate ni bourgeois). Fischer instaure une discipline plus militaire et organise des excursions plus aventureuses: l’association des « sténographes » devient une Communauté alternative (à laquelle il donne le nom classique de « Gemeinschaft »).

- Le 4 novembre 1901, réunion dans une brasserie de Steglitz, présidée par Fischer: on y décide la fondation d¹une association dénommée «Wandervogel, Ausschuß für Schülerfahrten» (= Oiseau migrateur. Commission pour les excursions scolaires). Veulent renouer avec la tradition médiévale des Vagantes, des escholiers pérégrinants.

- Introduction des soirées autour de feux de camp (dans la vallée de la Nuthe, près de Steglitz), visite de châteaux en ruines et de vestiges médiévaux (romantisme; enracinement dans l’histoire nationale); fêtes solsticiales; romantisme de la montagne, des hauts sommets; culte des lansquenets; etc. Ces grandes idées ont été véhiculées par tous les mouvements de jeunesse idéalistes jusqu’à nos jours, y compris en France.

- Sous l’impulsion de Fischer, diffusion du mouvement dans toute l’Allemagne puis dans les Sudètes, à Prague et à Vienne. Le mouvement «Wandervogel» devient l’expression d’une jeunesse joyeuse, allègre, qui aime la musique, crée ses propres chansons et ses propres mélodies, etc. Mais elle commence à rêver d’un Jugendreich, d’un règne de la jeunesse, affranchi de la tutelle des adultes.
- En 1906, Fischer se retire du mouvement, s’inscrit à l’Université de Halle, puis part pour servir dans la marine allemande, dont une unité est casernée dans la forteresse de Tsing-Gao en Chine (il ne reviendra qu’en 1921, dans une Allemagne complètement transformée).

- Wilhelm Jansen (40 ans à l’époque) prend le mouvement en main: il veut créer une « jeunesse énergique à l’âme forte ». Il est un bon organisateur. En 1906, année où il prend ses fonctions, les premières sections féminines sont mises sur pied (Mädchenwandern), à l’initiative de Marie-Luise Becker. Au départ, hostilité à cette mixité et repli sur la masculinité (notion de Männerbund). A Iéna, les groupes mixtes sont acceptés sans aucune arrière-pensée => scission: Wandervögel Deutscher Bund. Deux modes cohabiteront: la mixité et la masculinité exclusive (d’où le reproche récurrent d’homosexualité).

- Jansen quitte le mouvement => Hans Breuer, Hans Lissner, Edmund Neuendorff. Breuer, ancien lycéen de Steglitz, sera volontaire de guerre et tombera devant Verdun le 20 avril 1918. Il crée le chansonnier du mouvement, toujours d¹actualité: le « Zupfgeigerhansl ».

- Toutefois la diffusion du mouvement de jeunesse Wandervogel est incompréhensible sans référence à la culture alternative qui se répandait en Allemagne à la même époque; la figure-clef de ce renouveau culturel et métapolitique est l’éditeur Eugen Diederichs, qui fonde à Florence, Leipzig et Iéna une maison d’édition en 1896 (qui existe toujours aujourd’hui, sans renier son passé), la même année où Hoffmann lance son groupe d’excursionnistes sténographes à Steglitz. Diederichs est également inspiré par Langbehn et Paul de Lagarde. Mais il ne sombre pas dans un nationalisme étroit, il vise une universalité plurielle et alternative, qu’il oppose à l’universalisme monochrome et conventionnel du libéralisme dominant.

- On peut résumer la pensée et les objectifs de Diederichs en huit points (que la dite « révolution conservatrice » radicalisera après 1918):
1 ) donner priorité à la vie et au dynamisme (apport de Bergson, dont il sera l’éditeur allemand);
2 ) nécessité de promouvoir une nouvelle mystique religieuse, en dehors des institutions confessionnelles rigides; recours aux patrimoines germaniques (Edda) ainsi qu’aux religiosités traditionnelles et non chrétiennes de Chine et d’Inde;
3 ) valoriser un art organique (Langbehn, les Pré-Raphaëlites anglais, Ruskin et ses cités-jardins, les prémisses de l’art nouveau/Jugendstil);
4 ) retour au romantisme en littérature;
5 ) revaloriser les liens légués par le sang et le passé;
6 ) penser la nature (pensée écologique avant la lettre);
7 ) forger un socialisme dynamique, anti-bourgeois, éthique, inspiré de la Fabian Society anglaise, de Jean Jaurès et de Henri de Man;
8 ) susciter sans relâche la créativité chez les adolescents (Raison pour laquelle Diederichs soutient le mouvement Wandervogel).

- Notons que Diederichs fonde lui-même une société juvénile et festive (alors qu’il a largement dépassé la quarantaine): la société SERA, qu’il finance généreusement, où des artistes et des musiciens de renom viennent animer les initiatives. La société SERA fête les solstices, milite en faveur d¹une joie de vivre débarrassée des conventions rigides.

- Grand moment de l¹aventure Wandervogel: le grand rassemblement de la jeunesse allemande, tous groupes confondus, sur le sommet du Hoher Meissner en 1913. Le philosophe Ludwig Klages y prononce un discours sur la nécessité de préserver le donné naturel, inaugurant ainsi la pensée écologique qui ne cessera plus d’être virulente en Allemagne (sauf pendant les années 50 et 60). A partir de ce grand rassemblement, de nombreuses initiatives locales, étudiantes, lycéennes ou ouvrières se regroupent dans une structure souple et informelle qui reçoit le nom de « Freideutsche Jugend ».
- En 1914, la jeunesse se porte volontaire en masse pour la « Grande Randonnée² »(Die Große Fahrt), qui se terminera tragiquement pour la plupart: des 12.000 Wandervögel d’avant-guerre, 7000 ne reviendront jamais des champs de bataille. Trois valeurs éthiques fondamentales animent ces jeunes volontaires: l’absence d’intérêts (matériels et personnels), l’altruisme et la camaraderie. Cette éthique s’exprime dans le livre de Walter Flex, désormais disponible en français, Der Wanderer zwischen beiden Welten (= Le Randonneur entre les deux mondes).

- Ernst Jünger, récemment décédé, a également été jeune Wandervogel en 1911-12. Il dépassera l’éthique purement naïve et romantique du Wandervogel dans les tranchées et réfléchira sur l’irruption de la technique dans la guerre.

- Après 1918: nécessaire réorganisation dans un climat de guerre civile entre Rouges et Corps Francs.
Enrôlement de jeunes dans les Corps Francs en Silésie contre l¹armée polonaise, dans le Corps Franc Oberland contre les Rouges en Bavière.

- Trois groupes dominent dans l¹immédiat après-guerre: la Freideutsche Jugend (= la « jeunesse libre-allemande »), les Landesgemeinden (= communautés rurales) et le Kronacher Bund (la Ligue de Kronach). Mais ils connaîtront l’échec, vu l’impossibilité de réconcilier l’esprit Wandervogel d’avant 14, l’esprit des jeunes soldats revenus du front (désillusion, amertume, lassitude face aux discours trop idéalistes/cf. Jünger, déconfessionalisation, etc.), l’esprit de la « génération 1902″, qui n’a pas eu le temps de connaître le front et l’idéalise outrancièrement et hors de propos. Volonté générale: pas d’activisme politique, ni gauche ni droite, mais toujours opter pour le « renouveau » (Bergson!).

- Une personnalité se profile: le manchot Ernst Buske, non mobilisé à cause de son terrible handicap, animateur dans le Reich en guerre des groupes de jeunes non encore mobilisés, inspirateur du « Altwandervogel » (une ligue qui entendait préserver les valeurs et l’esprit du premier mouvement de Fischer), juriste professionnellement actif au service d¹une association paysanne en Allemagne du Nord-Ouest, personnalité forte, tranquille, mûre, idéaliste, modeste, hostile à toute grandiloquence visionnaire, pragmatique. De 1920 à 1922, Buske fonde un nouveau concept: celui de « Jungenschaft ». En 1925-26, ce concept est à la base de la fondation d¹un nouveau grand mouvement, la Freischar (= la libre bande), qui comptera de 10.000 à 12.000 membres, dont les trois quarts avaient moins de 18 ans. La Freischar regroupait de petites unités locales d¹une moyenne de 16 jeunes. Buske meurt subitement en 1930.

- La Freischar a compté en son sein de fortes et célèbres personnalités du monde des lettres et de l’université, notamment les philosophes Hans Freyer, Leopold Dingräve (du « Tat-Kreis » révolutionnaire-conservateur), Eugen Rosenstock-Huessy (théoricien des « révolutions européennes », que l’on range à tort ou à raison dans la catégorie de la « révolution conservatrice ») et l’activiste socialiste Fritz Borinski (auteur d’une excellente histoire du Wandervogel et des mouvements de jeunesse). A noter également la présence au sein de la Freischar de Johann Wilhelm Hauer, futur animateur de la Deutsche Glaubensbewegung (= Mouvement de la foi allemande), un mouvement souhaitant retourner aux racines religieuses de l¹Europe et réhabiliter toutes les religiosités qui fondent les communautés humaines. Le thème central de la démarche de Hauer est effectivement la « communauté ». Il exprimera ses idées dans un mouvement de jeunesse plus philosophiques, le Köngener Bund (= La Ligue de Köngen), qui organisera des colloques et des débats contradictoires très importants, notamment avec Martin Buber.

- Matthias von Hellfeld, auteur d’ouvrages sur les mouvements de jeunesse allemands des années 30, mélangeant critique et enthousiasme, nous dresse un panorama des ligues de jeunesse de l’époque (« Bündische Jugend »), qui venaient de prendre le relais de la Freischar après le décès de Buske en 1930. M. von Hellfeld distingue:

1. Le courant idéaliste, fidèle à l’esprit de 1913 (Rassemblement sur le Hoher Meissner, discours de Klages) et à l’esprit de la Freideutsche Jugend. La Deutsche Freischar de Buske renoue avec cette tradition et entend concrétiser son rêve de Jugendreich par l’organisation régulière de « camps de travail » (Arbeitslager) où jeunes paysans, ouvriers et étudiants peuvent se retrouver pour construire une nation solidaire. L’esprit pragmatique de Buske a pu s’y exprimer. A sa mort, la direction du mouvement est reprise en main par l’Amiral von Trotha, adversaire en 1919 d’une élimination par la force armée des officiers putschistes de Kapp (ultra-droite; en franç. cf. le livre de Dominique Venner sur les Corps francs). Beaucoup de jeunes voient d’un mauvais oeil le contrôle de ce vieil officier conservateur. D’où des dissidences ou, plus exactement, l’autonomisation de groupes menés par de jeunes chefs charismatiques.

Parmi eux:
- La Deutsche Jungenschaft von 1. 11 (= Les jeunes Allemands du 1 Novembre; en abrégé: d.j.1.11), dirigée par Eberhard Koebel , qui s¹était déjà heurté à Buske en 1928 (Koebel n’est exclu de la Freischar qu¹en 1930). Grande originalité de ce groupe: il appréhende le monde de la technique de manière plus positive que l’ancienne tradition idéaliste, véhiculée de Fischer à Buske. Plus rebelle mais aussi plus intellectuelle, la d.j.1.11 aborde des sujets philosophiques, littéraires, s’intéresse à l’architecture et aux courants de l’art contemporain. Elle fonde un théâtre, introduit le banjo et la balalaïka russe dans le folklore du mouvement de jeunesse. Les influences scandinaves, finnoise (la tente laponne dénommé dans le jargon des mouvements de jeunesse allemands, la Kohte) et russes sont prépondérantes. La d.j. 1.11 sort du cadre strictement allemand-germanique, voire européen quand elle se met à idéaliser le samourai japonais. Koebel, dit « tusk » depuis ses voyages en Scandinavie et en Finlande (« tusk » = allemand en langues scandinaves), crée un style nettement nouveau, un graphisme audacieux et moderne, plus dynamique et quelque peu futuriste. L’ensemble du mouvement de jeunesse tombe bon gré mal gré sous l¹influence de cette étonnante modernité, y compris les groupements confessionnels, catholiques et protestants.

- La d.j. 1.11, fidèle à son romantisme scandinave, finnois et russe, a acquis une notoriété importante en Allemagne après avoir organisé une expédition sur les rives de l’Arctique et en Nouvelle-Zemble. « tusk » en faisait évidemment partie et nous a laissé une description intéressante de la faune et des oiseaux des îles de l’Arctique. De même, on peut lire dans son carnet de bord, une fascination pour le jour éternel de la zone polaire en été.

- Qualifié de « desperado du mouvement de jeunesse », Koebel ne trouve qu’un seul allié réel, le Suisse Alfred Schmid, chef du Graues Korps (= Le Corps Gris). Koebel fonde ensuite des « garnisons rouges-grises », dont la première ouvre ses portes à Berlin en 1930. Ces garnisons sont des communautés d’habitation, où les jeunes peuvent vivre et loger, en dehors de toute tutelle adulte. En 1932, Koebel évolue vers le communisme et tente de mettre sa ligue au service du PC allemand, ce qui entraîne bon nombre de désaccords. Un ancien dira: «Je n’ai pas admis que « tusk » ait envoyé des jeunes pour accompagner les colleurs d’affiches communistes dans les rues de Berlin».

- Parallèlement aux « garnisons rouges-grises », Koebel fonde des « Kultur-Clubs », qui ont pour mission d’éduquer les jeunes « à la révolution et au socialisme ». Cette orientation non déguisée vers le communisme marxiste provoque des scissions: la d.j.1.11 se scinde en quatre groupes. Quand les nationaux-socialistes prennent le pouvoir en 1933, « tusk » est arrêté par la Gestapo. En juin 1934, il émigre en Suède puis en Angleterre. Il mourra à Berlin-Est en 1955.

- Autre évolution intéressante après la mort de Buske et toujours de le cadre de la jeunesse « idéaliste » (selon la classification de von Hellfeld): les Nerother, surtout originaires de Rhénanie. Ceux-ci inaugurent des expéditions lointaines, plus lointaines encore que celles organisées par « tusk ». Ainsi, on a vu des Nerother escalader les parois des Andes et revenir avec des films extraordinaires, présentées dans les salles de cinéma de toute l’Allemagne, pour financer le mouvement, qui ne comptera jamais plus de 1000 membres. Fondateurs du mouvement étaient les frères Oelbermann. Robert sera arrêté par la Gestapo et mourra à Dachau en 1941. Karl partira en Afrique pendant la guerre et ne reviendra que dix-neuf plus tard dans une Allemagne complètement transformée.

2) L’aile « völkisch »:
Plus nationaliste, moins liée à la tradition idéaliste et hégélienne, l’aile völkisch comprenait des mouvements comme les Adler und Falken (Aigles et Faucons), les Geusen (les Gueux), les Artamanen et la Freischar Schill. Les Artamanen fusionneront avec les services agricoles du IIIième Reich (leur activité principale avait été d’organiser des colonies agricoles dans les zones rurales de l’Allemagne et en Transylvanie roumaine, où vit une forte minorité allemande). Les ministres nationaux-socialistes Himmler (police) et Darré (agriculture) en firent partie. La Freischar Schill évolua vers le nationalisme-révolutionnaire, notamment selon les directives des frères Strasser. Dirigée par Werner Lass, elle a pu bénéficier de la collaboration d’Ernst Jünger.

3) Les groupes nationaux-révolutionnaires:
Ils sont surtout animés par le Rhénan Hans Ebeling (Jungnationaler Bund – Deutsche Jungenschaft) et par le socialiste révolutionnaire Karl Otto Paetel, qui fondera le Gruppe sozial-revolutionärer Nationalisten (GSNR; ou, en franç.: Groupe des Nationalistes sociaux-révolutionnaires). Paetel évoluera vers l’anti-fascisme, s’engagera côté républicain pendant la guerre civile espagnole, connaîtra un exil new-yorkais où il contribuera à lancer le mouvement contestataire de la Beat Generation dans les années 50. Il reviendra en Allemagne pour y mourir en 1969.

Citons encore la Schwarze Jungmannschaft de Heinz Gruber et la Bündische Reichsschaft de Kleo Pleyer.
A partir de 1933 vient la mise au pas progressive des ligues de jeunesse jugées trop indépendantes. Les jeunesses hitlériennes absorbent petit à petit les militants jeunes, marginalisant les chefs (Koebel, Paetel, Ebeling) et les contraignant à l’émigration.

Que conclure de ce panorama?

- Les principes énoncés par Diederichs dans le cadre de sa maison d’édition et de son groupe SERA restent valables, non seulement sur le plan philosophique ou idéologique mais aussi et surtout sur le plan politique; une traduction politique de ce programme en huit points me paraît possible aujourd’hui, vu que ces « huit points » résument parfaitement des problématiques qui travaillent, pour le meilleur comme pour le pire, la sphère politique européenne.

- Le discours écologisant du philosophe Klages en 1913 sur le sommet du Hoher Meissner reste valable, en tant que texte fondateur de l’écologie fondamentale.
- Le pragmatisme de Buske reste valable.

- Les démarches philosophiques de Hauer restent valables: à l’individualisme et au collectivisme, il faut opposer la notion de communauté (communauté de travail, de combat, d’étude, de survie, de loisirs, etc.).
- Les innovations de « tusk » sur la plan du graphisme et sur le plan de l’audace restent valables, même si on ne partage pas son engagement communiste des années 32-33. L’idée de faire des expéditions lointaines intéressantes reste valable. L’dée de ramener des documents sonores et filmés également.

Aujourd’hui, à la lumière de ce passé, un mouvement de jeunesse doit:
- conserver l’esprit du Wandern, surtout dans son propre pays. La redécouverte du terroir régional/national est un impératif de réenracinement, mais aussi un mode de contestation des voyages de masse sans aventure, où tout est prépéparé, nivelé, patronné et mâché d’avance (Club Med, etc.).
- combiner cet esprit randonneur avec un engagement philosophique cohérent et solide (modèles: Diederichs, Hauer), puis organiser cette cohérence sur le plan pratique (création d’une maison d’édition; celle de Diederichs a tenu le coup jusqu¹à aujourd’hui ‹elle a 102 ans‹ en dépit des crises économiques allemandes de 1918-23, 1929, 1945-49; les colloques de Hauer se sont poursuivis après 1945 et le relais a été pris à sa mort; l’initiative qu’il a lancée se poursuit toujours).
- ne pas se limiter aux randonnées, mais ne pas s’enfermer non plus dans les spéculations philosophiques stériles;
- reste le problème de l’engagement politique: il est exact que du temps de « tusk », par exemple, le jeune idéaliste était soit nationaliste soit communiste et souvent son choix oscillait entre ces deux « extrêmes ». Aujourd¹hui, la donne a changé dans la mesure où, comme le disait l’hebdo français Marianne la semaine dernière, les jeunes de notre décennie n’ont plus que des soucis limités: faire de l’argent, refuser toute formation culturelle, refuser tout service à autrui, refuser de penser la politique, etc. Toutes les idéologies politiques dominantes sont responsables de ce désastre pédagogique et anthropologique, y compris les partis qui leur ont servi de véhicule. Rien qu’avoir le souci de la Cité aujourd’hui constitue déjà une contestation radicale du pouvoir en place. Donc un acte politique.

[Synergies Européenes, Le Baucent (Metz) / NdSE (Bruxelles), Juin, 1998]

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