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Friedrich-Georg Jünger (1898-1977)

Robert Steuckers

Né le 1 septembre 1898 à Hannovre, frère du célèbre écrivain allemand Ernst Jünger, Friedrich-Georg Jünger s'intéresse très tôt à la poésie et suit d'emblée un itinéraire d'éveil fort classique, en lisant et méditant Klopstock, Goethe et Hölderlin. Grâce à cette immersion précoce dans Hölderlin, Friedrich-Georg Jünger s'engoue pour l'antiquité classique et voit l'essence de la grécité et de la romanité antiques dans une proximité avec la nature, dans une glorification de l'élémentaire et dans l'instauration d'une vision de l'homme qui demeurera impérissable, survivant au-delà des siècles dans la psyché européenne, tantôt au grand jour tantôt occultée. L'ère de la technique a détaché les hommes de cette proximité vivifiante et s'est élevée dangereusement au-dessus de l'élémentaire. Toute l'¦uvre poétique de Friedrich-Georg Jünger est une protestation véhémente contre la prétention mortifère que constitue cet éloignement. Notre auteur restera marqué par les paysages idylliques de son enfance; il leur vouera un amour inconditionnel qui ne fléchira jamais, reliant ainsi son moi à la Terre, à la flore et à la faune (surtout les insectes: Friedrich-Georg partage avec son frère Ernst la passion de l'entomologie), aux êtres les plus élémentaires de la Vie sur la Terre.
La Grande Guerre met fin à cette jeunesse plongée dans la nature. Friedrich-Georg s'engage en 1916 comme aspirant officier. Grièvement blessé au poumon sur le front de la Somme en 1917, il passe le reste de la guerre dans un hôpital de campagne. 

Après sa convalescence, il s'inscrit dans une faculté de droit et obtient le titre de docteur en 1924. Mais il n'entame pas de carrière de juriste. Il devient écrivain politique dans la mouvance nationaliste de gauche, chez les nationaux-révolutionnaires et les nationaux-bolchéviques rassemblés derrière la personnalité d'Ernst Niekisch, éditeur de la revue Widerstand. Dans cette revue et dans Arminius ou Die Kommenden, les frères Jünger inaugurent un style nouveau: celui du "nationalisme soldatique", exprimé par les jeunes officiers revenus du front et demeurés rétifs aux mollesses de la vie civile. L'expérience des tranchées et des assauts leur a prouvé par la sueur et le sang que la Vie n'est pas un jeu inventé par le cerveau mais un grouillement organique élémentaire dont il faut saisir les pulsations. Le politique, dans sa sphère, doit prendre la température de ce grouillement, se mettre à son écoute, se mouler dans ses méandres et y puiser une force toujours jeune, neuve, vivifiante. Chez Friedrich-Georg Jünger, le politique est appréhendé sous l'angle cosmique, en dehors de tous les "miasmes bourgeois, cérébraux et intellectualisants". Parallèlement à cette activité de journaliste politique et de prophète de ce nouveau nationalisme radicalement anti-bourgeois, Friedrich-Georg Jünger se plonge dans Dostoïevski, Kant et les grands romanciers américains. Avec son frère Ernst, il voyage dans les pays méditerranéens: la Dalmatie, Naples, la Sicile et les Iles de l'Egée.

Quand Hitler accède au pouvoir, c'est un nationalisme des masses qui triomphe et non le nationalisme absolu et cosmique dont avait rêvé la petite phalange "froidement exaltée" qui éditait ses textes dans les revues nationales-révolutionnaires. Dans un poème, Der Mohn (= Le Coquelicot), Friedrich-Georg Jünger ironise et désigne le national-socialisme comme le "chant infantile d'une ivresse sans gloire". Conséquence de ces vers sarcastiques: il subit quelques tracasseries policières, quitte Berlin et s'installe, avec Ernst, à Kirchhorst en Basse-Saxe.

Retiré de la politique après avoir publié près d'une centaine de poèmes dans la revue de Niekisch ‹lequel est de plus en plus menacé par les autorités qui finissent par l'arrêter en 1937‹ Friedrich-Georg Jünger se consacre à sa poésie et publie en 1936 un essai Über das Komische et achève en 1939 la première version de son ouvrage philosophique majeur, Die Perfektion der Technik (= La perfection de la technique). Les premières épreuves de ce livre sont détruites en 1942 lors d'un bombardement allié. En 1944, une première édition, réalisée à partir d'un nouveau jeu d'épreuves est réduite en cendres lors d'une attaque aérienne. Finalement, le livre paraît en 1946, suscitant un débat autour des questions de la technique et de la nature, préfigurant, en dépit de son orientation "conservatrice", toutes les revendications écologiques allemandes des années 60, 70 et 80. Pendant la guerre, F.G. Jünger publie poèmes et textes sur la Grèce antique et ses dieux. Avec la parution de Die Perfektion der Technik, qui connaît plusieurs éditions successives, les intérêts de F.G. Jünger se portent vers les thématiques de la technique, de la nature, du calcul, de la mécanicisation, de la massification et de la propriété. Refusant, dans Die Perfektion der Technik d'énoncer ses thèses sur un schéma classique linéaire, causal et systématique, F.G. Jünger développe ses idées "en spirale" et en vrac, éclairant tour à tour tel ou tel aspect de la technicisation globale. En filigrane, on aperçoit une critique des thèses qu'avait énoncées son frère Ernst dans Der Arbeiter (1932), où il acceptait comme inévitables les développements de la technique moderne. Sa démarche anti-techniciste se rapproche de celles d'Ortega y Gasset (Meditación de la técnica, 1939), de Henry Miller et de Lewis Mumford (qui utilisait le terme de "mégamachine"). En 1949, il publie un ouvrage remarqué sur Nietzsche, où il s'interroge sur le sens à conférer à la théorie cyclique du temps énoncée par le solitaire de Sils-Maria. F.G. Jünger conteste l'utilité de théoriser et de problématiser une conception cyclique du temps car cette théorisation et cette problématisation finissent par octroyer au temps une forme unique, intangible, qui, chez Nietzsche, est posée comme cyclique. Le temps cyclique, propre de la Grèce des origines et de la pensée pré-chrétienne, doit être perçu sous l'angle de l'imaginaire et non sous celui de la théorie, ce qui permet de conjuguer tout naturellement sur un mode unique l'éternité et l'instant et fait disparaître les coupures arbitraires instaurées par le temps mécanique et segmentarisant des visions linéaires. La temporalité cyclique nietzschéenne, par son découpage en cycles identiques et répétés, conserve, pense F.G. Jünger, quelque chose de mécanique, de newtonien, et n'est finalement pas "grecque". Le temps selon Nietzsche reste un temps-policier, menaçant. Il n'est pas soutien, support (tragend und haltend). F.G. Jünger chante une a-temporalité, celle de la naturalité la plus élémentaire, de la Wildnis, ce royaume de Pan, ce fond-de-monde naturel intact, non touché par l'homme, qui est, en dernière instance, accès au divin, au secret ultime du monde. La Wildnis, concept fondamental chez le poète panique F.G. Jünger, est la matrice de toute vie et le réceptacle où retourne toute vie.

En 1970, F.G. Jünger fonde avec Max Himmelheber la revue trimestrielle Scheidewege, où s'exprimeront jusqu'en 1982 les principaux représentants d'une pensée à la fois naturaliste et conservatrice, sceptique à l'égard de toutes les formes de planification technique. De nombreux penseurs situés dans cette veine conservatrice-écologique y exposeront leurs thèses, parmi lesquels Jürgen Dahl, Hans Sedlmayr, Friedrich Wagner, Adolf Portmann, Erwin Chargaff, Walter Heitler, Wolfgang Hädecke, etc.

Friedrich Georg Jünger meurt à Überlingen, sur les rives du Lac de Constance, le 20 juillet 1977.

Le germaniste américain Anton H. Richter, dans l'ouvrage qu'il a consacré à l'oeuvre de Friedrich Georg Jünger, dégage quatre thématiques essentielles dans l'oeuvre de notre auteur: l'antiquité classique, l'essence cyclique de l'existence, la technique et l'irrationnel. Dans ses textes sur l'antiquité grecque, Friedrich Georg Jünger pose la dichotomie dionysiaque/titanique. Dans le dionysiaque, il englobe l'apollinien et le panique, en un front uni des forces intactes de l'organicité contre les distorsions, la fragmentation et l'unidimensionalité du titanisme et du mécanicisme de notre siècle. L'attention de Friedrich Georg Jünger se porte essentiellement sur les éléments chtoniens et orgiaques de l'antiquité. Dans cette optique, les motifs récurrents de ses poèmes sont la lumière, le feu et l'eau, forces élémentaires auxquelles il rend hommage. Se gaussant de la raison calculatrice, de son inefficacité fondamentale, il exalte, en contrepartie, la puissance du vin, l'exubérance de la fête, le sublime de la danse et les joies du carnaval. Pour arraisonner le réel, l'intuition des forces, des puissances de la nature, du chtonien, du biologique, du somatique et du sang, est une arme bien plus efficace que la raison, qui épure, équarrit, purge, découpe, dépouille et ne laisse au regard de l'homme contemporain que des schémas incomplets. Apollon apporte l'ordre clair et la sérénité; Dionysos apporte les joies, celles du vin et des fruits, de l'extase et de l'ivresse; Pan, gardien de la nature, apporte la fertilité. Face à ces généreux donateurs, les Titans conquièrent, accumulent des richesses, guerroient cruellement contre ces dieux de la profusion et de l'abondance et, parfois, les tuent, lacèrent leurs corps et les dévorent. Pan est la figure centrale du panthéon de Friedrich Georg Jünger. C'est lui qui règne sur la Wildnis, que veulent dépouiller totalement les Titans. Friedrich Georg Jünger se réfère ensuite à Empédocle qui nous dit que l'homme forme un continuum avec la nature. Toute la nature est en l'homme et agit à travers lui par l'amour.

Symbolisé par les rivières et les serpents, le principe de récurrence, de retour incessant, de ce cheminement à rebours de toutes choses vers la Wildnis originelle voire le retour inéluctable de la Wildnis au sein de toutes choses, est central dans la poésie et la pensée de F.G. Jünger, qui chante le temps cyclique, si différent du temps linéaire/directionnel du judéo-christianisme, segmenté en moments uniques sur la voie, elle aussi unique, qui mène à la Rédemption. L'homme occidental moderne, allergique aux impondérables cachés ou visibles de la Wildnis, a opté pour ce temps continu et vectoriel, dans lequel son existence n'est qu'un segment entre deux éternités a-temporelles. Deux types humains s'affrontent donc: l'homme moderne, imprégné de la vision judéo-chrétienne et linéaire du temps et l'homme archaïque, qui se perçoit comme indissolublement connecté au cosmos et aux rythmes cosmiques.

La perfection de la technique (Die Perfektion der Technik), 1946

Dénonciation du titanisme machiniste de la pensée occidentale, cet ouvrage est la carrière où viennent encore puiser toutes les pensées écologiques contemporaines pour affiner leurs critiques. Divisé en deux parties et un ex cursus, eux-mêmes divisés en une multitude de petits chapitres concis, l'ouvrage commence par un constat: la littérature utopique ne prend plus pour matière la politique mais la technique, ce qui provoque un désenchantement de la veine utopique. La technique ne résoud aucun problème existentiel de l'homme. Elle n'augmente pas le temps de loisir; elle ne réduit pas le travail: elle ne fait que le déplacer du manuel vers l'"organisatif". Par ailleurs, elle ne crée pas de richesses nouvelles, au contraire, elle condamne la condition ouvrière à être celle du paupérisme. Le déploiement de la technique est dû à un manque général que la raison cherche à combler. Mais ce manque ne disparaît pas avec l'envahissement de la technique: il n'est que camouflé. La machine est dévorante, annihilatrice de substance: sa rationalité est dès lors illusoire. 

L'économiste croit, dans un premier temps, que la technique est génératrice de richesses puis s'aperçoit que sa rationalité quantitativiste n'est qu'apparence, que la technique, dans sa volonté de se perfectionner à l'infini, ne suit que sa propre logique, qui n'est pas économique. Le monde moderne est dès lors caractérisé par un conflit tacite entre l'économiste et le technicien: ce dernier vise à déterminer les processus de production en dépit de la rentabilité, facteur jugé trop subjectif. La technicité, quand elle atteint son plus haut degré, conduit à une économie dysfonctionnante. Cette opposition entre la technique et l'économie étonnera plus d'un critique de l'unidimensionalité contemporaine, habitué à mettre sur un même plan les hypertrophies économique et technique. Mais F.G. Jünger voit l'économie telle que la définit implicitement son étymologie, soit la mise en norme de l'oikos, de la demeure de l'homme, bien circonscrite dans le temps et dans l'espace. La mise en forme de l'oikos ne procède pas d'une mobilisation outrancière des ressources, assimilable à l'économie du pillage et de la razzia (Raubbau), mais d'une fertilisation parcimonieuse du lieu que l'on occupe sur la terre.

L'idée centrale de F.G. Jünger sur la technique, c'est de dire qu'elle est un automatisme dominé par sa propre logique. Dès que celui-ci se met en route, il échappe à ses créateurs. Il se multiplie de façon exponentielle: les machines imposent la création d'autres machines, jusqu'à aboutir à une automatisation complète, à la fois mécanique et dynamique, dans un temps segmenté outrancièrement, donc dans un temps mort. Ce temps mort pénètre dans le tissu organique de l'être humain et soumet l'homme à sa logique mortifère. L'homme ne possède dès lors plus son temps, intérieur et biologique, mais cherche fébrilement l'adéquation au temps inorganique/mort de la machine. La vie en vient à être soumise inexorablement au grand automatisme que produit la technique et qui finit par la réguler entièrement. L'automatisme généralisé est la "perfection de la technique", à laquelle F.G. Jünger, penseur organiciste, oppose la maturation (die Reife) que seuls les êtres naturels peuvent atteindre, sans violence ni coercition. La caractéristique majeure de la gigantesque organisation technique, dominante à l'époque contemporaine, est la domination exclusive qu'exercent les déterminations et déductions causales, propres de la technique. L'Etat, en tant qu'instance politique, peut acquérir, par le biais de la technique, davantage de puissance. Mais c'est là, pour lui, une sorte de pacte avec le diable car les principes de la technique s'insinuent alors en lui pour extirper sa substance organique et la remplacer par de l'automatisme technique.

Qui dit automatisation totale dit organisation totale, au sens de gestion. Le travail, à l'ère de la multiplication exponentielle des automates, est organisé à la perfection au point qu'il se détache de l'immédiateté ergonique que procurent la main et l'outil. Ce détachement entraîne la spécialisation à outrance, ce qui implique interchangeabilité, normalisation, standardisation. F.G. Jünger ajoute la Stückelung (morcellement, tronçonnement, "piècisation") où les "morceaux" ne sont plus parties (pars, partes, Teil(e)) mais pièces (Stück(e)) réduites à une fonction dans l'appareil.

F.G. Jünger rejoint Marx pour dénoncer l'aliénation de ce processus mais se distingue de lui quand il considère le processus comme fatal tant qu'on reste enchaîné/connecté (gekettet/angeschloßen) à l'appareillage techno-industriel. L'ouvrier (Arbeiter) est ouvrier précisément parce qu'il est connecté volens nolens à cet appareil. La condition ouvrière ne dépend pas de la modestie des revenus mais de cette connexion, indépendamment du montant du salaire. La connexion dépersonnalise, fait perdre la qualité de personne. L'ouvrier est celui qui a perdu le rapport intérieur qui le lie à son activité, rapport qui faisait qu'il n'y avait pas d'interchangeabilité possible, ni entre lui et un autre ni entre sa fonction et une autre. L'aliénation n'est donc pas d'abord économique, comme l'avait pensé Marx, mais technique. L'automatisme général en progression dévalorise tout travail issu directement de l'intériorité du travailleur et enclenche le processus de destruction de la nature, le processus de "dévorement" (Verzehr) des substrats (des ressources offertes par Mère-Nature, généreuse donatrice). A cause de cette aliénation d'ordre technique, l'ouvrier est précipité dans un monde d'exploitation sans la moindre protection. Pour bénéficier d'un semblant de protection, il doit créer des organisations, notamment des syndicats, mais celles-ci et ceux-ci restent connectés à l'appareil. 

L'organisation protectrice n'émancipe pas, elle enchaîne. L'ouvrier se défend contre l'aliénation et la "piècisation" mais accepte paradoxalement le système de l'automatisation totale. Marx, Engels et les premiers socialistes n'ont vu que l'aliénation politique et économique et non l'aliénation technique. Il n'y a pas eu, chez eux, prise au sérieux des machines. La dialectique de Marx, de ce fait, est devenue un mécanicisme stérile, au service d'un socialisme machiniste. Le socialisme est resté dans la même logique que celle de l'automatisation totale sous l'égide capitaliste. Pire, son triomphe ne mettrait pas fin à l'aliénation automatiste mais participerait de ce mouvement en l'accélérant, en le simplifiant et en l'accroissant. La création d'organisations généralise la mobilisation totale, qui rend toutes choses mobiles et tous lieux pareils à des ateliers ou des laboratoires bourdonnants d'agitation incessante.Toute zone sociale tentant d'échapper à cette mobilisation totale contrarie le mouvement et subit en conséquence la répression: s'ouvrent alors les camps de concentration, s'amorcent les déportations de masse et les massacres collectifs. C'est le règne du gestionnaire impavide, figure sinistre apparaissant sous mille masques. La technique ne produit pas d'harmonie, la machine n'est pas une déesse qui dispense du bonheur. Au contraire, elle stérilise les substrats naturels donateurs, organise le pillage jusqu'au bout de la Wildnis. La machine est dévoreuse, doit sans cesse être alimentée et, parce qu'elle accapare plus qu'elle ne donne, elle épuise les richesses de la Terre. D'énormes forces naturelles élémentaires sont arraisonnées par la gigantesque machinerie et retenues prisonnières par elle et en elle, ce qui conduit parfois à des catastrophes explosives et nécessite une surveillance constante, autre facette de la mobilisation totale.
Les masses s'imbriquent, volontaires, dans cette automatisation totale, annihilant du même coup les résistances isolées, faits d'individualités conscientes. Les masses se laissent porter par le mouvement trépidant de l'automatisation, si bien qu'en cas de panne ou d'arrêt momentané du mouvement linéaire vers l'automatisation, elles éprouvent une sensation de vide qui leur apparaît insupportable.

La guerre est désormais, elle aussi, totalement mécanisée. Les potentiels de destruction sont amplifiés à l'extrême. Mais l'éclat des uniformes, la valeur mobilisatrice des symboles, la gloire s'estompent. On n'attend plus des soldats qu'endurance et courage tenace.

La mobilité absolue qu'inaugure l'automatisation totale se tourne contre tout ce qui recèle durée et stabilité, notammant la propriété (Eigentum). F.G. Jünger, en posant cette assertion, définit la propriété d'une manière originale: l'existence des machines repose sur une conception exclusivement temporelle; l'existence de la propriété sur une conception de l'espace. La propriété implique des limites, des délimitations, des haies, des murs et murets, des enclosures. Ces délimitations, le collectivisme techniciste, veut les faire disparaître. La propriété donne un champ d'action limité, circonscrit, clos dans un espace déterminé, précis. Pour pouvoir progresser vectoriellement, l'automatisation doit faire sauter les verrous de la propriété, obstacle à l'installation de ses réseaux omniprésents de communication et de connection. Une humanité dépourvue de toutes formes de propriété ne peut échapper à la connection totale. Le socialisme, en niant la propriété, en refusant que demeurent dans le monde des zones "encloses", facilite précisément la connection absolue. Donc le possesseur de machines n'est pas un propriétaire; le capitaliste machiniste sape l'ordre des propriétés, caractérisé par la durée et la stabilité, au profit d'un dynamisme omnidissolvant. L'indépendance de la personne n'est possible que s'il y a non connection aux faits et au mode de penser de l'appareillisme et de l'organisationisme techniques.

Entre ses réflexions critiques et acerbes sur l'automatisation et la technicisation outrancière des temps modernes, F.G. Jünger interpelle les grands philosophes de la tradition européenne. Descartes inaugure un dualisme qui instaure une séparation insurmontable entre le corps et l'esprit et élimine le systema influxus physici qui les reliait tous deux, pour le remplacer par une intervention divine ponctuelle qui fait de Dieu un Dieu-horloger. La res extensa de ce fait est chose morte: elle s'explique comme un agencement de mécanismes dans lequel l'homme, instrument du Dieu-horloger, peut intervenir à tout moment et impunément. La res cogitans s'institue alors comme maîtresse absolue des processus mécaniques régentant l'univers. L'homme peut devenir comme Dieu: un horloger qui peut manipuler toutes les choses à sa guise, sans crainte ni respect. Le cartésianisme donne le signal de l'exploitation techniciste à outrance de la planète.

Bibliographie: 
1) Oeuvres juridiques, philosophiques ou mythologiques, essais, aphorismes: Über das Stockwerkseigentum, dissertation présentée à la faculté de droit de l'Université de Leipzig, 3 mai 1924; Aufmarsch des Nationalismus, 1926; Der Krieg, 1936; Über das Komische, 1936; Griechische Götter, 1943; Die Titanen, 1944; Die Perfektion der Technik, 1946, 19492, 19533; Griechische Mythen, 1947; Orient und Okzident, 1948; Nietzsche, 1949; Gedanken und Merkzeichen, 1949; Rhythmus und Sprache im deutschen Gedicht, 1952; Die Spiele, 1953; Gedanken und Merkzeichen, Zweite Sammlung, 1954; Sprache und Kalkül, 1956; Gedächtnis und Erinnerung, 1957; Sprachen und Denken, 1962; Orient und Okzident, 2ième éd. augmentée de textes nouveaux, 1966; Die vollkommene Schöpfung, 1969; Der Arzt und seine Zeit, 1970; "Apollon", in Nouvelle Ecole, 35, hiver 1979-1980.

- 2) Poésie: Gedichte, 1934; Der Krieg, 1936; Der Taurus, 1937; Der Missouri, 1940; Der Westwind, 1946; Die Silberdistelklause, 1947; Das Weinberghaus, 1947; Die Perlenschnur, 1947; Gedichte, 1949; Iris im Wind, 1952; Ring der Jahre, 1954; Schwarzer Fluß und windweißer Wald, 1955; Es pocht an der Tür, 1968; Sämtliche Gedichte, 1974. Le poème Der Mohn (1934) a été reproduit dans Scheidewege, 10 Jg., 3, 1980, pp. 283-284.

- 3) Oeuvres dramatiques, récits, romans, conversations, souvenirs et esquisses de voyage: Der verkleidete Theseus. Ein Lustspiel in fünf Aufzügen, 1934; Briefe aus Mondello 1930, 1943; Wanderungen auf Rhodos, 1943; Gespräche, 1948; Dalmatinische Nacht, 1950; Grüne Zweige, 1951; Die Pfauen und andere Erzählungen, 1952; Der erste Gang, 1954; Zwei Schwestern, 1956; Spiegel der Jahre, 1958; Kreuzwege, 1961; Wiederkehr, 1965; Laura und andere Erzählungen, 1970.

- 4) Principaux articles dans les revues politiques nationales-révolutionnaires et nationales-bolchéviques (d'après Anton H. Richter, op. cit., infra): "Das Fiasko der Bünde", in Arminius, 7, 41, 1926, pp. 5-7; "Die Kampfbünde", "Der Soldat", "Kampf!", "Normannen", in Die Standarte, 1, 1926, pp. 8-11, p. 198, pp. 342-343, p. 448; "Deutsche Aussenpolitik und Russland", in Arminius, 8, 3, 1927, pp. 4-7; "Gedenkt Schlageter!", in Arminius, 8, 7, 1927, p. 4; "Opium fürs Volk", in Arminius, 8, 28, 1927, pp. 4-6; "Der Pazifismus: Eine grundsätzliche Ausführung", in Arminius, 8, 36, 1927, pp. 6-9 et 8, 37, 1927, pp. 6-8; "Die Gesittung und das soziale Drama", in Die Standarte, 2, 1927, pp. 253-256; "Des roten Kampffliegers Ende: Manfred von Richthofen zum Gedächtnis", in Der Vormarsch, 1, 1927/28, pp. 119-120; "Dreikanter", "Die Schlacht", Der Vormarsch, 2, 1928/29, pp. 16-18 et pp. 296-298; "Chaplin", "Der Fährmann", "Konstruktionen und Parallelen", "Vom Geist des Krieges", "Bombenschwindel", in Widerstand, 4, 1929, pp. 15-19, p. 139, pp. 177-181, pp. 225-230 et pp. 291-295; "Revolution und Diktatur", in Das Reich, 1, 1930/31, pp. 9-12 ainsi que dans Die Kommenden, 5, 1930, pp. 541-542; "Vom deutschen Kriegsschauplätze", in Widerstand, 6, 1931, pp. 257-263; "Die Innerlichkeit", in Widerstand, 7, 1932, pp. 362-363; "Über die Gleichheit", "Wahrheit und Wirklichkeit", "E.T.A. Hoffmann", Widerstand, 9, 1934, pp. 97-101, pp. 138-147 et pp. 376-383.

- 5) Participation à des ouvrages collectifs: Dans l'ouvrage édité par Ernst Jünger et intitulé Die Unvergessenen (1928), FGJ a écrit des monographies sur Otto Braun, Hermann Löns, Manfred v. Richthofen, Gustav Sack, Albert Leo Schlageter, Maximilian von Spee, Georg Trakl; "Krieg und Krieger" in Ernst Jünger, Krieg und Krieger, 1930, pp. 51-67; FGJ a écrit l'introduction du livre d'iconographie d'Edmund Schultz, Das Gesicht der Demokratie. Ein Bilderwerk zur Geschichte der deutschen Nachkriegszeit (1931); "Glück und Unglück", in Was ist Glück?, actes d'un symposium organisé par Armin Mohler dans le cadre de la Carl Friedrich von Siemens Stiftung de Munich, Munich, 1976.

- 6) Sur F.G. Jünger: Franz Joseph Schöningh, "Friedrich Georg Jünger und der preussische Stil", in Hochland, févr. 1935, pp. 476-477; Emil Lerch, "Dichter und Soldat: Friedrich Georg Jünger" in Schweizer Annalen, juillet-août 1936, pp. 343-347; Wilhelm Schneider, "Die Gedichte von Friedrich Georg Jünger", in Zeitschrift für Deutschkunde, déc. 1940, pp. 360-369; Walter Mannzen, "Die Perfektion der Technik", in Der Ruf der jungen Generation, 1, Nr. 6, nov. 1946, pp. 13-15; Stephan Hermlin, "Friedrich Georg Jünger: "Perfektion der Technik"", in Ansichten über einige neue Schriftsteller und Bücher, Wiesbaden, 1947; Sophie Dorothee Podewils, Friedrich Georg Jünger: Dichtung und Echo, Hambourg, 1947; Josef Wenzl, "Im Labyrinth der Technik: Zu einem neuen Buch Friedrich Georg Jüngers", in Wort und Wahrheit, 3, 1948, pp. 58-61; Max Bense & Helmut Günther, "Die Perfektion der Technik: Bemerkungen über ein Buch von F.G. Jünger", in Merkur, 1948, pp. 301-310; Karl August Horst, "Friedrich Georg Jünger und der Spiegel der Meduse", in Merkur, 1955, pp. 288-291; Curt Hohoff, "Friedrich Georg Jünger", in Jahresring, 1956/57, pp. 379-382; Friedrich Georg Jünger zum 60. Geburtstag, 1958 (avec "Rede auf Friedrich Georg Jünger" de Benno von Wiese et une bibliographie d'Armin Mohler); Hans Egon Holthusen, "Tugend und Manier in der heilen Welt: Zu F.G. Jüngers "Spiegel der Jahre"", in Hochland, 51, févr. 1959, pp. 268-273; Hans-Peter des Coudres, "Friedrich-Georg-Jünger-Bibliographie", in Philobiblon, Hambourg, VII/3, sept. 1963, pp. 160-192; Franziska Ogriseg, Das Erzählwerk Friedrich Georg Jüngers, Dissertation, Innsbruck, 1965; Heinz Ludwig Arnold, "Friedrich Georg Jünger: ein Erzähler, der zu meditieren weiss", in Merkur, 1968, pp. 859-61; Sigfrid Bein, "Der Dichter am See: Zum 70. Geburtstag Friedrich Georg Jüngers", Welt und Wort, 23, 1968, pp. 299-301; Dino Larese, Friedrich Georg Jünger: Eine Begegnung, Amriswil, 1968; Robert de Herte, "Friedrich-Georg Jünger", in éléments, 23, sept.-nov. 1977; Armin Mohler, "Friedrich Georg Jünger", in Criticón, 46, 1978, pp. 60-63 (bibliographie complète pour l'essentiel); Wolfgang Hädecke, "Die Welt als Maschine. Über Friedrich Georg Jüngers Buch "Die Perfektion der Technik"", in Scheidewege, 10 Jg., 3, 1980, pp. 285-317 (analyse très fouillée de l'ouvrage philosophique majeur de FGJ); Anton H. Richter, A Thematic Approach to the Works of F.G. Jünger, Berne/Francfort s/M, 1982 (ouvrage le plus complet sur l'oeuvre de FGJ; la bilbiographie comprend également tous les articles non politiques de FGJ); Robert Steuckers, "L'itinéraire philosophique et poétique de Friedrich-Georg Jünger", in Vouloir, 45/46, janv.-mars 1988, pp. 10-12.

- 7) Pour comprendre le contexte familial et politique, cf.: Karl O. Paetel, Versuchung oder Chance? Zur Geschichte des deutschen Nationalbolschewismus, Musterschmidt, Göttingen, 1965; Marjatta Hietala, Der neue Nationalismus in der Publizistik Ernst Jüngers und des Kreises um ihn 1920-1933, Suomalainen Tiedeakatemia, Helsinki, 1975; Heimo Schwilk, Ernst Jünger. Leben und Werk in Bildern und Texten, Klett-Cotta, 1988; Martin Meyer, Ernst Jünger, Munich, 1990. Le lecteur consultera également les multiples volumes du Journal d'Ernst Jünger (en France: Christian Bourgois éditeur).