vendredi 3 février 2012

Réflexions sur la crise du Kosovo

Archives - 1999

Réflexions sur la crise du Kosovo
Entretien de Robert Steuckers avec le journal Le Baucent (Metz)

◘ SYNERGIES EUROPÉENNES
Le Baucent (Metz) — Minerve (Metz) — NdSE (Bruxelles) — Avril 1999

Depuis 5 semaines que l'OTAN s'acharne à briser ("normaliser", selon le jargon du Pentagone) la résistance du peuple serbe dressé derrière Slobodan Milosevic ; SEUL CONTRE TOUS, comment réagissez-vous :
• à l'acharnement médiatique qui fait du Serbe un barbare sanguinaire, pire qu'un nazi ?
• à la soumission de l'Europe aux prétentions hégémoniques américaines, qui la réduisent à bombarder son propre sol, à l'heure de l'Union Européenne ?
• à l'humanitarisme affiché qui légitime les frappes sur Pristina et, désormais, Belgrade ?

L'acharnement médiatique fait partie depuis longtemps de l'arsenal de la guerre psychologique. On sait depuis longtemps que l'Occident américain se positionne comme l'agent du Bien moral sur la Terre : ses adversaires doivent donc incarner le Mal absolu. Souvent, depuis 1945, ce Mal absolu est mis en équation avec Hitler et le nazisme. C'est d'autant plus vrai après la disparition du Rideau de Fer. Ceaucescu a échappé à l'équation hitlérienne. Saddam, deux ans plus tard, n'y a plus échappé. Milosevic est considéré comme le maître d'œuvre de la "purification ethnique", une méthode que quelques pseudo-historiens parisiens attribuent aux érudits qui ont fondé le nationalisme serbe au XIXe siècle : Vuk Karadzic (que l'on ne confondra pas avec le chef des Serbes de Bosnie) et Ilya Garasanine. Malheureusement pour ces terribles simplificateurs, ces érudits étaient des humanistes populistes, soucieux d'établir une république paysanne et émancipatrice dans leur pays, qu'ils espéraient hisser dans une confédération fraternelle de tous les Slaves, les Grecs et les Albanais catholiques et orthodoxes des Balkans ! Toutes les sources relatives à ces auteurs les décrivent comme des hommes politiques scrupuleux, opposés à l'arbitraire des Princes et des roitelets locaux, reconnus par leurs pairs à Vienne, Berlin, Paris et Moscou, agissant dans des circonstances difficiles, face à la toute-puissance de l'Empire ottoman. Wolfgang Libal, écrivain viennois de confession israëlite, longtemps correspondant de presse à Belgrade, a dressé récemment, dans un livre consacré à l'histoire de la Serbie, un portrait très différent et élogieux de ces deux hommes. Sur la place de Paris, ils sont des "monstres", ancêtres d'autres "monstres". D'un côté, l'analyse, de l'autre, la propagande.

L'intervention de l'OTAN contre la Yougoslavie a démontré que l'Europe était morte politiquement. Ma thèse est la suivante : l'objectif des États-Unis est triple dans cette opération. Contenir l'Europe loin de l'Égée et du bassin oriental de la Méditerranée. Contenir la Russie et l'empêcher d'intervenir de quelque façon que ce soi dans ce bassin oriental. Juguler le trafic Rhin-Main-Danube, qui branche l'Europe industrielle sur le système de la Mer Noire, donnant accès aux pétroles du Caucase et de la Caspienne. L'Allemagne de Kohl a dépensé des milliards de marks pour assurer le creusement du canal Main-Danube et celle, inconséquente, de Schröder et Fischer laisse les avions américains bombarder les ponts du Danube, qui s'écroulent dans le lit du fleuve et bloquent la circulation. Les journaux allemands et autrichiens parlent de la ruine de tous les armateurs bavarois ou viennois qui ont investi dans des flottes fluviales destinées à acheminer du fret le long de ces voies d'eau paneuropéennes. Soixante pousseurs et péniches appartenant à une seule société autrichienne sont coincés à l'Est de la Yougoslavie. Ensuite, comme le soulignaient le porte-parole de la SABENA (compagnie aérienne belge) et un éditorialiste du quotidien milanais Il Giornale, l'espace aérien dans le Sud-Est européen est complètement perturbé : l'Est de l'Italie est très difficilement accessible, la Grèce est quasi isolée et le tourisme estival de cette année n'y donnera rien, fragilisant encore plus l'économie grecque, déjà précaire. De même, pour la Bulgarie et la Roumanie. Il est donc tout simplement inadmissible de voir le personnel politique européen accepter sans sourciller une telle situation qui va à l'encontre de l'intérêt de tous les Européens et de la société civile de notre continent. Le personnel politique qui a accepté cette guerre, cette occupation de notre espace aérien, n'est plus un personnel politique au service de la population, de ses travailleurs et de ses entreprises. Constat dont il faudra très vite tirer les conséquences.

Quant à l'humanitarisme, il est d'abord un instrument médiatique nécessaire à l'auto-légitimisation de l'Empire du Bien. Ensuite, il est évident que les opérations actuelles font partie d'une stratégie mise au point depuis fort longtemps. Mais cette stratégie a été tenue secrète. Il a fallu la financer autrement que par des crédits votés légalement dans les parlements. On chuchote évidemment que les réseaux mafieux ont contribué ainsi à blanchir l'argent de la prostitution, du jeu, des "pyramides financières", de certains hold-ups sanglants ou d'attaques de fourgons postaux (avec mort d'hommes). L'humanitarisme, et l'appel à la charité, est la stratégie qui consiste à masquer le financement non démocratique voire crimino-politique de cette opération préparée de longue date. Et à faire financer toute la logistique militaire et civile (hôpitaux, etc.) sur le terrain par le biais de la charité de la population ahurie et abrutie par des images télévisées qui risquent bien vite de s'avérer aussi illusoires que celle de Timisoara, lors de l'affaire Ceaucescu... Notons aussi que bon nombre d'organisations humanitaires se montrent très réticentes à collaborer avec les militaires de l'OTAN. La Croix-Rouge Internationale craint par ex. de perdre sa neutralité habituelle.

◘ Le spectre d'une guerre terrestre, pour incertain, hante les salles de réunion de l'état-major de l'OTAN à Bruxelles. Les préparatifs des belligérants, largement diffusés par les télévisions, prouvent que tout risque n'est pas écarté. Quelles seraient d'après vous les conséquences, à terme, d'une telle radicalisation du conflit ?

La perspective d'une guerre terrestre est acceptée avec plus de légèreté depuis que les armées ne sont plus composées de conscrits ou de mobilisés. Les interventions directes des armées occidentales seront donc réduites. Je pense qu'on surarmera les volontaires de l'UCK et les Albanais pour constituer le gros des troupes d'infanterie. Il ne semble pas que les Turcs interviendront, même si, dans l'OTAN, ils disposent des plus gros bataillons de chair à canon disponible. L'armée yougoslave, avec l'appui occidental sous Tito, a organisé le pays pour rendre possible la guerre des partisans. Via l'Albanie, que l'on songe à accepter au sein de l'OTAN plus rapidement que la Slovénie ou l'Estonie, l'OTAN, et donc les États-Unis et la Turquie, vise à faire de ce pays et du Kosovo une immense base militaire entre la Méditerranée et le Danube. Pire, les États-Unis visent à créer un vide dans le Sud-Est européen, comme l'Irak (donc la Mésopotamie) est aujourd'hui un vide, un pays avec qui personne ne peut coopérer sur les plans civil, industriel et commercial. Nous aurions en Europe une zone neutralisée, gênant tous les trafics, empêchant le continent de se structurer. Un conflit sanglant rapidement terminé (même au bout de 6 mois) n'empêcherait pas cette structuration, il la retarderait tout simplement. Clinton ne craint rien sur le plan électoral : il a 2 mandats derrière lui et ne peut plus en briguer un troisième. Il peut déclencher une opération qui coûtera des milliers de vies américaines, mais, à terme, ce n'est pas ce qui intéresse les stratèges qui décident bien au-dessus de lui. En revanche, un conflit tiré en longueur, fait d'avancées et de reculades, de négociations sans fins, de frappes ciblées, avec dégâts collatéraux de plus en plus importants, suivi de poses ou d'autres opérations, va dans l'intérêt des stratèges du Pentagone et nuit aux intérêts européens. L'intérêt américain va vers un très long pourrissement de la situation, vers l'entretien d'un abcès purulent sur le flanc sud-oriental de l'Europe, ne permettant pas le déploiement d'une nouvelle dynamique continentale, initiée par la perestroïka, le creusement du canal Main-Danube, le redressement potentiel (mais très lent) de l'Ukraine, la proximité des pétroles du Caucase et de la Caspienne.

Que souhaiteriez-vous dire aux citoyens européens incrédules devant l'énormité de la démonstration de force "otanienne", si un organe de presse conséquent vous ouvrait ses colonnes ?

Je demanderais aux Européens d'ouvrir les yeux, de relire leur histoire, surtout celle qui s'est déroulée pendant des siècles dans les Balkans. Je leur demanderai de bien saisir les enjeux des voies de communication en Europe, de bien percevoir leurs intérêts économiques, de refuser toutes les logiques que véhiculent les médias manipulés, de prendre en considération la vacuité de leurs gouvernants et de se mobiliser en conséquence, de créer de nouveaux partis politiques au-delà de toutes les idéologies en place sur les échiquiers européens actuels. J'appellerai à la constitution d'une internationale européiste et fédéraliste, dans la mesure où chaque communauté nationale ou régionale doit prendre en charge ses propres problèmes et viser à généraliser ce fédéralisme à l'échelle de tout notre espace civilisationnel. Enfin, je demanderai au public de bien réfléchir sur le principe de Carl Schmitt : pas d'intervention chez nous de puissances étrangères à notre espace et/ou à notre civilisation.

► Propos recueillis par Laurent Schang, 1999.

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