jeudi 29 mars 2012

Le cas Schauwecker

Décision et destin soldatique durant la première guerre mondiale: le CAS SCHAUWECKER

Intervention lors de la «deuxième université d'été de la FACE»,
Provence, août 1994

Robert STEUCKERS

Outre Ernst Jünger, figure emblématique de l'écrivain-soldat, l'Allemagne a produit, au lendement de la Grande Guerre, d'autre écrivain de ce genre, parmi lesquels un ami des frères Jünger, Franz Schauwecker (1890-1964). Son œuvre, comme celle d'Ernst Jünger, témoigne d'un respect de l'adversaire, ce qui n'a pas toujours été le cas chez d'autres auteurs, dont Beumelburg et Zöberlein.

Franz Schauwecker était étudiant à la veille du premier conflit mondial: il étudiait l'histoire, l'histoire de l'art et la philologie germanique. Après 1918, sa production littéraire a été assez abondante: romans et récits se sont succédés dans le petit monde du «nationalisme soldatique», variante du nationalisme révolutionnaire qui s'exprimait surtout dans la revue Standarte.

Quelles étaient les caractéristiques majeures de ce «nationalisme soldatique»?
a) Un refus général, sans compromissions aucunes, du monde irénique de l'avant-guerre, des notions de Heimat  (le foyer) et d'Etappe (les arrières du front). C'est exactement ce qu'exprime cette phrase prononcée par un personnage de Schauwecker, Urach, dans Aufbruch der Nation:  «D'amusantes nullités dansaient face à un décor monumental représentant la Terre, l'Homme, le Sang, l'Instinct. Le Destin dormait. La Providence nous observait, l'oeil éteint». Dans une telle optique, la guerre devient la vraie vie ou, plus exactement, elle aide la vraie vie à percer.

b) L'expérience de la guerre est la condition nécessaire pour connaître les véritables qualités humaines, qui apparaissent en plein jour dans la camaraderie. Pour Schauwecker, la guerre est la réalité qui permet aux véritables qualités humaines de re­monter à la surface. Tenir dans la situation extrême qu'est la guerre est donc une nécessité, qu'il faudra, le cas échéant, transposer dans la vie civile. Intellectualité, spéculation intellectuelle, discussion et conscience (ou plutôt hyper-conscience) des problèmes sont autant de freins à l'action décidée. La décision dans cette pensée du soldat, comme dans celle du juriste Carl Schmitt qui n'a pas connu la guerre, est centrale. Plus centrale que le cogito chez un Descartes, tant et si bien qu'on pour­rait résumer la philosophie du nationalisme soldatique à cette paraphrase de Descartes: «Je décide donc je suis». La déci­sion est effectivement dans cette optique soldatique le seul acte pleinement humain, spécifiquement humain, et cette spécificité est valable éternellement face aux exigences, sans cesse réitérées, du destin. Pour Schauwecker et ses camarades, il n'y a plus de problèmes, il n'y a que des faits qui n'ont pas encore été décidés. Le primat accordé à la décision élimine les problèmes ou, plus exactement, les problématisations inutiles, retardatrices, figeantes, voire pourrissantes. Il n'y a donc plus de primat de la réflexion, mais une succession ininterrompue d'ordres de l'instinct, auxquels les soldats ne peuvent pas se soustraire. La guerre permet dès lors une coopération harmonieuse, naturelle, entre l'instinct, le sang et le destin.

Sur base de son vécu dans les tranchées, Schauwecker expose, avec des mots très simples, ce sentiment fondamental qui étaye la philosophie du «nationalisme soldatique»: «Le temps de dire “ouf” et toutes nos idées étaient évaporées, nos cerveaux complètement vidés, il ne nous restait plus qu'un corps avec, en guise de noyau, une volonté superpuissante, un alliage brûlant de volonté et de rage et de mépris, un incendie insupportable. Il ne comprenait plus rien, comme s'il s'extrayait de son propre épiderme sous l'action d'un instinct pétaradant, et son âme se retrouvait soudain hors de lui, à fleur de peau».

La guerre réduit donc la vie humaine aux éléments vitaux de base. Ce qui implique un dés-individualisation conduisant à l'égalité absolue de tous les soldats du front. «Je ne suis pas moi, je suis un parmi des millions». Cette psyché, née de la guerre, constitue bel et bien le terreau général où sont nés les principes de décision propres aux droites sous la République de Weimar.

Robert STEUCKERS.
(Source: Michael Gollbach, Die Wiederkehr des Weltkrieges in der Literatur. Zu den Frontromanen des späten Zwanziger Jahre, Scriptor-Verlag, Kronberg/Ts, 1978).

Note sur Franz SCHAUWECKER:

Franz Schauwecker: né le 23 mars 1890 à Hambourg. Officier des troupes combattantes en 1914-18, il devient l'un des plus éminents représentants du “nationalisme soldatique”. Dans son célèbre ouvrage sur la “révolution conservatrice”, le Dr. Armin Mohler souligne l'importance de cet auteur dans la formulation et la vulgarisation d'une conception héroïque, audacieuse et jeune de la nation, comme communauté de combattants. Pour les hommes de sa trempe, la guerre mondiale a été l'“événement élémentaire”, le point de départ existentiel pour une Allemagne et, partant une Europe et une humanité, nouvelles. Schauwecker, néo-nationaliste, limite son télos à une Allemagne nouvelle. Ses ouvrages Im Todesrachen. Die deutsche Seele im Weltkriege (1919), Der feurige Weg (1925), Aufbruch der Nation (1930) et ses articles dans Standarte, font de lui l'un des opposants les plus radicaux à la république bourgeoise de Weimar. Il se retire de la politique sous le régime national-socialiste, n'écrit plus rien qui puisse suggérer une réforme de l'Etat ou de la société, mais continue à publier livres et articles évoquant ses souvenirs de guerre, notamment Kasematte R (1937), Der Panzerkreuzer (1938) et Der weiße Reiter (1944). Célèbre a été sa formule dans Aufbruch der Nation: «Nous devions perdre la guerre pour gagner la nation». Schauwecker refuse le pessimisme des vaincus. La guerre a balayé les illusions bourgeoises et progressistes de la “Belle époque”. Les hommes sont dès lors replongés volens nolens dans l'élémentaire, dans le tumulte de l'histoire, de la nécessité, de la précarité ou de la misère: ils redeviennent vrais et se regroupent dans une communauté nationale qui fait front à l'adversité. Les Allemands sont plus solidaires entre eux après 1918 qu'avant 1914.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire