vendredi 6 avril 2012

L'ennemi américain


L'ennemi américain
Intervention de Robert Steuckers
XXVième Colloque fédéral du GRECE
Paris, Novotel/Bagnolet,
24 novembre 1991

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Chers amis et camarades,

En tapant systématiquement sur le clou, en désignant inlassablement l'ennemi américain, en désignant les Etats-Unis comme contre-exemple absolu, nous avons fait ricaner les bonnes consciences qui ont troqué le col Mao pour aller organiser des dîners-débats au Rotary, nous avons choqué les défenseurs réactionnaires d'un Occident qui, justement parce qu'il s'est centré sur l'Amérique, ne bâtit plus de cathédrales mais bascule dans les transes que provoque la sur-consommation de crack, nous sommes passés aux yeux de monsieur-tout-le-monde pour des paranoïaques agités par une seule idée fixe. Mon objectif, aujourd'hui, sera de rappeler à ces bonnes consciences, à ces réactionnaires et à ces quidams quelques vérités historiques savamment occultées, sciemment oubliées, jamais plus débattues. Car l'Amérique, dans ce qu'elle représente comme modèle de société, dans les projets politiques qu'elle concocte pour le globe, est, pour nous, un danger permanent. Elle inscrit sans cesse dans le réel ce que nous ne voulons pas y voir advenir, ce qui est radicalement contraire à nos aspirations historiques profondes, à notre mémoire. Fondée par des dissidents religieux, qui étaient en même temps de "terribles simplificateurs" et voulaient établir outre-atlantique une "société idéale et pure",  une société qui rejetait définitivement les "maux" de l'histoire ainsi que  les institutions léguées par le passé, l'Amérique est devenue l'espace où l'on expérimenterait la nouveauté pour la nouveauté, l'espace où se réaliserait concrètement la fin de l'histoire, où la marche de l'histoire arriverait à son terminus, comme le soulignait Francis Fukuyama en 1989, juste avant que ne tombe le Mur de Berlin et que le centre et l'Est de l'Europe n'entrent en ébullition. Bien sûr, je ne veux pas contester ici aux Américains leur droit à fonder des "sociétés pures", à estimer que l'histoire doit un jour se terminer. Ils ont parfaitement le droit de croire à tout ce qu'ils veulent et de tenter toutes les expériences que leur dictent leurs fantasmes: depuis les communautés de Quakers jusqu'à l'écotopie californienne, depuis la fondation de Salt Lake City, capitale des Mormons, jusqu'aux cénacles "New Age" que l'on voit prospérer depuis une quinzaine d'années. Mais ce droit, je le leur accorde sur leur territoire. Et sur leur territoire seulement. Je ne leur accorde pas le droit d'exporter leurs manies à coup de canon ou en appliquant la tactique du carpet bombing.

Dans ce sens, je respecte la volonté du premier Président des Etats-Unis, George Washington, qui avait expressément recommandé à ses compatriotes de ne pas s'immiscer dans les conflits européens. Dans cette optique, qui est aussi la nôtre, le Président Monroe, et son secrétaire d'Etat, John Quincy Adams, énoncent en 1823 un principe sage: chaque continent, disaient-ils, doit trouver en lui-même les forces qui l'ordonneront, qui lui assureront sa stabilité interne. Washington, Monroe et Adams raisonnaient en termes de continents: l'Amérique aux Américains, l'Europe aux Européens. Ils refusaient la logique impériale, mondiale/mondialiste et globale, portée à l'époque par les Britanniques. Ceux-ci voulaient contrôler partout dans le monde des "zones d'intérêts", multipliant les interventions tous azimuts et fragilisant ipso facto les finances de la métropole. A son apogée, l'Empire britannique, à cause précisément de sa dispersion aux quatre coins du globe, montrait déjà des signes de faiblesse. Maître des Indes, de la moitié orientale de l'Afrique, du Canada et de l'Australie, l'Empire britannique souffrait d'hypertension impériale, d'imperial overstretch,   comme nous l'a démontré avec brio le Prof. Paul Kennedy. Mais, notamment sous l'impulsion de la Ligue Navale de l'Amiral Mahan, les principes continentalistes, isolationnistes, formulés par Monroe, vont être abandonnés. L'Amérique parie désormais pour le Sea Power,  pour la puissance thalassocratique, croyant pouvoir prendre sans danger le relais de l'Angleterre fatiguée. Selon Mahan, qui influencera Theodor Roosevelt, Franklin Delanno Roosevelt, Guillaume II, l'Amiral Togo et Churchill, la clef de la puissance thalassocratique réside dans le binôme guerre-commerce. Le commerce américain étant prêt à s'insinuer dans tous les pays, il doit donc être protégé par une flotte suffisamment puissante pour pouvoir intervenir partout. Or, avant que les idées de Mahan n'aient eu de l'impact, la flotte américaine était faible et les gouvernements successifs avaient donné la priorité au développement intérieur du pays. Depuis Mahan, la construction de la flotte, la mise sur pied d'un appareil militaire, la mise en ¦uvre des instruments qui doivent asseoir la domination américaine, reçoivent la priorité par rapport à l'organisation intérieure du pays. Et l'histoire s'est répétée: les Etats-Unis sont certes devenus la principale puissance du globe, mais au prix d'une désorganisation catastrophique de leur tissu social. Nous y reviendrons, car cette désorganisation est le principal des dangers que représente l'Amérique aujourd'hui.
La construction d'une flotte de guerre aussi puissante que celle de l'Angleterre, couplée à une politique d'investissements en Amérique latine et ailleurs, constituent les deux grandes décisions qui ont marqué l'abandon de la Doctrine de Monroe, isolationniste dans son essence. Cet abandon implique: 1) que les Etats-Unis renoncent à organiser en autarcie l'hémisphère occidentale, le Nouveau Monde; 2) que leur puissance militaire et commerciale devient interventionniste et prend le relais de l'"universalisme" britannique du XIXième siècle; 3) que l'expansion militaire et commerciale acquiert plus d'importance que l'organisation intérieure du territoire américain et de sa population. Ce changement de stratégie politique a pour conséquence de "mondialiser" les guerres, au lieu de les limiter à des espaces continentaux plus ou moins restreints. La déclaration de guerre de Wilson à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie a été la première entorse de taille à la Doctrine de Monroe. Une nouvelle diplomatie, offensive et conquérante, voyait le jour. Les Etats-Unis transplantaient dans l'Europe ruinée d'après 1918  la diplomatie du dollar, appliquée en Amérique latine dès 1898. Les investissements américains, protégés par la flotte, ne se limitaient plus à la seule "hémisphère occidentale", à la Panamérique: on les retrouvait en Allemagne, en Iran, en Chine. 

Après la conquête d'Hawaï, de Guam et des Philippines, positions-clef dans le Pacifique gagnées sur l'Espagne moribonde, l'expansion militaire et commerciale américaine cherche à s'étendre en Asie et vise la domination du marché chinois. Cette volonté d'intervenir et de s'incruster dans l'espace extrême-oriental devait provoquer tôt ou tard un conflit avec le Japon. 

Pour justifier moralement leur volonté de s'installer en dehors de leur propre espace, les Etats-Unis, en même temps qu'ils abandonnaient la Doctrine de Monroe, devaient très logiquement détruire le droit des gens classique, le jus publicum europaeum, pour le remplacer par un nouveau droit des gens, dont eux seuls énonceraient les principes et décideraient de leur application. C'est dans l'imposition de ce droit nouveau, de ce "nouvel ordre mondial" dont on a reparlé abondamment lors de la guerre du Golfe, que réside le danger planétaire incarné par les Etats-Unis. Le droit des gens, dans sa mouture classique, européenne, distinguait clairement la guerre de la paix. La guerre, dans ce jus publicum  européen, n'était plus la guerre sainte, qui avait ravagé l'Europe au temps des guerres de religion, mais la "guerre de forme" comme l'a formulée Emer de Vattel en 1758 (in Le droit des gens).   La guerre était, dans cette optique, la continuation de la politique: les protagonistes cherchaient à la maintenir dans des limites bien déterminées, percevaient leur ennemi comme un justus hostis,  avec lequel ils étaient prêts, éventuellement, à dialoguer une fois les hostilités terminées. Or ceux qui veulent un droit des gens post-classique, un droit des gens à l'américaine, à la puritaine, doivent accepter l'inévitable corollaire de cette volonté: la guerre universelle, la guerre planétaire, opposant des ennemis absolus: les uns incarnant le Bien absolu, et les autres, ceux avec lesquels on ne pactise jamais, que l'on extermine sans pitié, incarnant bien entendu le Mal absolu, étant des "ennemis du genre humain". Les discours moralisants, ceux de la Révolution française, puis ceux des interventionnistes regroupés autour de Wilson, ont ainsi conduit aux pires massacres que l'histoire ait jamais connus, ont conduit aussi à la guerre civile universelle, car chaque vaincu sait désormais que, s'il a été l'adversaire de l'Amérique, même si ses raisons étaient bonnes, il n'aura plus de pardon à attendre, il sera paria jusqu'à la fin des temps, si Washington triomphe... ou, perspective envisageable aujourd'hui, jusqu'à la fin des Etats-Unis, si la société américaine s'écroule sous le poids de ses dettes.

L'ère du droit des gens post-classique a commencé à Versailles. En effet, dès que la Société des Nations voit le jour, elle interdit la guerre, elle interdit aux peuples de vider leurs querelles par le moyen de la guerre. Ce principe peut apparaître parfaitement moral, digne d'être généralisé. Mais, en réalité, il dissimule un terrible danger: celui d'universaliser la guerre. En effet, selon les principes mêmes de la SDN, dont héritera l'ONU, tout Etat membre qui entamerait une guerre sans l'accord de l'assemblée des Etats membres ou la commencerait moins de trois mois après l'échec de pourparlers de paix, commetterait un "acte de guerre" contre l'ensemble des Etats membres. Ceux-ci, s'ils appliquent à la lettre les règles de la SDN, doivent alors boycotter économiquement le belligérant agresseur, ou, le cas échéant, déclencher contre lui des opérations militaires punitives. Ce droit des gens interdit la neutralité. Plus personne, devant ce jus publicum -là, n'a le droit de demeurer neutre, de se soustraire à un conflit entre tiers, dût-il se dérouler aux antipodes! Le droit à la neutralité était l'un des principes de base du droit des gens classique; la neutralité permettait aux belligérants et aux non-belligérants, aux populations civiles, d'avoir un recours, de jouir d'un poumon extérieur en cas de conflit; les neutres pouvaient tendre une main charitable, soigner les blessés, accueillir les réfugiés, offrir l'asile aux vaincus ou leurs bons offices dans les négociations. Désormais, toute forme de neutralité est suspecte de complicité avec l'ennemi absolu. Tous ceux qui font montre d'une volonté d'atténuer les rigueurs d'un conflit sont suspectés de pactiser avec le diable. Pire, après Versailles comme après Yalta, ces principes soi-disant moraux permettent aux vainqueurs, qui dominent forcément le jeu, de geler les conflits, de rigidifier à leur profit le statu quo, au nom d'un vieux principe: pacta sunt servanda,  les traités doivent être respectés. Nous nous trouvons, depuis l'avènement de ce jus publicum  post-classique, en présence d'un statu quo rigidifié, gelé, qui ne profite qu'aux vainqueurs, notamment aux cinq puissances qui siègent de facto  au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Les autres, les "moins égaux", les dominés, les vaincus, les sous-fifres, doivent se contenter d'un statu quo parfois acceptable mais souvent inacceptable. La "guerre de forme" ne pouvant plus servir de régulateur à effets limités, les peuples sont prisonniers d'un inextricable réseau "légalitaire" et doivent ou périr empêtrés dans un statu quo qui les étouffe, ou attendre qu'ils soient suffisamment fort pour tenter le tout pour le tout. Pour illustrer ce que je viens de dire, il suffit de méditer l'exemple récent de l'Irak, étouffé par ses dettes envers le Koweit pour le compte duquel il avait combattu l'Iran pendant huit ans, et qui a cru être assez fort pour défier les statuts de l'ONU.

Avec l'entrée en scène des Etats-Unis dans le concert européen, avec l'adhésion de Washington aux principes de l'interventionnisme tous azimuts, avec la proclamation des principes de Wilson, avec l'imbrication du capital américain dans le tissu économique européen, le personnel politique d'Outre-Atlantique a cru que l'histoire avait cessé en 1918, le jour de l'Armistice. Et puisque l'histoire avait cessé, à leurs yeux, elle ne devait plus faire mine de revenir. Dès lors, le nouveau droit des gens a inventé la "guerre-exécution": l'Etat récalcitrant, qui conteste le statu quo et veut ajouter encore quelques péripéties à l'histoire, doit être mis au ban des nations; les membres de la communauté internationale se doivent de rompre toutes les relations commerciales et financières qu'ils entretiennent avec lui, même au détriment de leurs intérêts les plus élémentaires; plus question d'entretenir quelque relation que ce soit avec des ressortissants de l'Etat incriminé. On a vu cette hystérie se déchaîner au paroxysme lors de l'affaire de l'Irak. Et j'en ai fait personnellement les frais: quand j'ai accepté un débat avec le Dr. Zaïd Haïdar, Ambassadeur de la République d'Irak à Bruxelles, non pour soutenir la politique de son pays, mais pour dire, dans des termes bien plus modérés que ne le fit Jan Adriaenssens, l'ancien chef de la diplomatie belge, pour dire que je n'admettais pas la conception américaine de l'inimitié absolue et que le Moyen-Orient était une zone arabe, qui devait être organisée par les Arabes et pour les Arabes. Au Dr. Zaïd Haïdar, j'ai demandé, comme l'avait déjà demandé une foule de journalistes et de diplomates, la libération des otages belges, ce qui a été fait, grâce à son intervention personnelle, et je l'en remercie encore; trois jours plus tard, un journaliste, toujours le même défenseur des causes les plus ineptes, m'insultait dans son torchon au nom de son "humanisme" post-classique qui, quelques mois plus tard, allait faire de 100.000 à 150.000 victimes innocentes, et réduire en cendres la plus belle collection au monde de textes en écriture cunéiforme: je veux rappeler ici que le plus vieux patrimoine de l'humanité a été détruit au début de cette année au nom de la morale puritaine. Des hommes de bonne volonté avaient discuté avec un ambassadeur pour arracher des victimes innocentes et neutres aux misères d'un conflit qu'elles n'avaient certainement pas voulu: ils ont été insultés par ces "défenseurs libre-exaministes de la liberté d'expression", qui s'étaient évidemment rangés du côté des Etats-Unis, la puissance prête à commettre ce carnage injustifié et ce vandalisme innommable, que déploreront tous les archéologues jusqu'à la fin des temps.
Par l'esprit missionnaire des Puritains, les guerres ne sont plus des conflits, ne sont plus les prolongations de la politique par d'autres moyens mais des représailles, des expéditions punitives, des mesures pour éradiquer la barbarie (uprooting of barbarism).

Pendant l'entre-deux-guerres, cette nouvelle version post-classique du droit des gens a été affinée par Frank B. Kellog, Cordell Hull et Henry Stimson. La Doctrine Stimson, inventée pour justifier l'ingérence américaine en Extrême-Orient, a été présentée pour la première fois à l'opinion publique internationale dans une note adressée le 7 janvier 1932 aux gouvernements japonais et chinois. Cette note signalait que les Etats-Unis n'accepteraient plus aucune modification du tracé des frontières, qui serait le résultat d'un conflit armé. Puisqu'aux yeux des dirigeants américains, l'histoire était close, les frontières existantes et le statu quo étaient justes et ne pouvaient plus être modifiés d'aucune façon. Les résultats de ce principe, à la fois "conservateur" d'acquis et "retardateur" de synergies de toutes sortes, nous les avons vus non seulement lors de la guerre du Golfe, mais aussi dans l'affaire des Pays Baltes et dans la tragédie yougoslave. A l'Irak, il était interdit de règler ses différends régionaux et frontaliers avec le Koweit; face aux Pays Baltes, la position américaine a été d'autant plus ridicule que les Etats-Unis n'ont jamais reconnu l'annexion des trois républiques baltiques par Staline mais n'ont pas reconnu non plus leur déclaration d'indépendance, parce que celle-ci rompait le statu quo d'après 1940! Les hésitations occidentales pour reconnaître la Slovénie, la Croatie et la Macédoine dérivent également d'une adhésion non critique à la Doctrine de Stimson; or, la Yougoslavie était un Etat fédéral aux structures assez lâches, qui permettaient, du moins en théorie, aux différentes parties de modeler leur destin à leur guise, du moment qu'elles ne remettaient pas en cause les frontières internes, fixées personnellement par Tito. Ces subtilités, les Américains et leurs élèves européens ne les comprennent pas.

Cordell Hull, nommé Secrétaire d'Etat par Roosevelt en 1933, introduisit dans la pratique diplomatique une nouvelle méthode: par le truchement des statistiques commerciales, on peut calculer avec exactitude de quelle façon le "bien-être" pouvait être atteint dans chacun des cinq continents. Tous les phénomènes qui pourraient, dans cette optique américaine, purement statistique et quantitative, contrarier l'avènement de ce bien-être, ne sont plus que des anomalies, des aberrations ou, pire, des monstruosités. Cordell Hull a formulé ainsi la doctrine positiviste et utilitaire qui, quand elle est appuyée par la flotte de guerre américaine ou par son aviation, permet aux Etats-Unis d'aligner de gré ou de force le monde entier sur l'American Way of Life.

Face à l'Europe, à l'Amérique latine et au monde arabe, la politique anglo-américaine a toujours été celle de la balkanisation, du morcellement. Pour dominer ces vastes espaces, innervés par des cultures autochtones pluriséculaires, il fallait diviser pour règner. Il fallait fragmenter, libaniser. La guerre du Golfe nous a démontré très récemment que cette stratégie paie, que cette stratégie n'a jamais cessé d'être appliquée. L'Irak a été mis hors jeu mais n'a pas été décapité: on le garde en réserve pour mater un Iran ou une Arabie Saoudite qui deviendraient trop puissants. Comme on a redressé l'Allemagne après les deux guerres mondiales pour tenir en échec les anciens alliés qui auraient peut-être pu unir l'Europe à leur profit. Au Proche-Orient, l'Iran a dû assouplir ses positions; les Etats-Unis peuvent désormais manipuler la situation libanaise à leur guise, tantôt contre la Syrie tantôt contre Israël; en soutenant les Kurdes ou les Chiites, ils se donnent une marge de man¦uvre supplémentaire contre tous. Ils ont  brillamment atteint leur objectif: la libanisation de la région. Car leur objectif n'était pas de pacifier la région, comme Bush aimait à le proclamer. Ç'aurait d'ailleurs été la première fois dans l'histoire que Britanniques ou Américains auraient mis de l'ordre dans une région du monde. Car la stratégie anglo-saxonne vise bien plutôt le contrôle des voies de communications et des ressources économiques; et le meilleur moyen pour les contrôler, c'est de favoriser un maximum de désordre à l'intérieur des terres, afin d'empêcher que des marchés autonomes ne se constituent au sein d'Etats et de régimes politiques stabilisés. Quand, à coups de slogans, les Américains réclament la "démocratisation" dans le tiers-monde ou ailleurs, cela sert à ruiner à l'avance toute stabilisation politique qui autoriserait l'envol d'un marché autonome. 

En ce sens, Européens et Américains sont de fidèles disciples de Friedrich List. Cet économiste allemand, à qui nous devons la théorie de l'auto-centrage en économie politique, voulait organiser les espaces de l'intérieur, sans recours excessif au colonialisme. C'est la logique qu'ont suivi successivement en Europe Bismarck, les pères fondateurs de la CEE et De Gaulle dans le cadre de l'Hexagone. Les Américains ont retenu de List que toutes les unifications, tous les rassemblements régionaux ou continentaux, toutes les synergies transnationales localisées, vont à l'encontre de leurs intérêts de puissance thalassocratique. Les Américains inversent par conséquent la logique de List. Les Européens veulent l'appliquer sans l'inverser. Voilà la différence.

Car dès la fin du XIXième siècle, bon nombre d'économistes, issus de toutes les familles de pensée, ont voulu intégrer les économies européennes. Les projets ont abondé, si bien qu'il est impossible de les énumérer tous. A la veille de la Grande Guerre, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Empire Ottoman planifient la construction d'un chemin de fer Hambourg-Berlin-Istanbul-Bagdad, additionnant de la sorte les énergies allemandes, celles du bassin hongrois (du Danube et des Carpathes), celles des Balkans, de l'Anatolie et de la Mésopotamie. Du coup, les transports ne passent plus par la Méditerranée contrôlée par la flotte anglaise. Pour Londres, c'est alors d'office une synergie qu'il faut briser, en manipulant les nationalismes serbe, roumain et arabe (ce dernier, on le trahira allègrement: rappelons-nous l'épopée de Lawrence d'Arabie). Aujourd'hui, on prévoit pour 1995 le percement d'un canal qui reliera le Rhin au Main et au Danube, donc Rotterdam à la Mer Noire, ce qui soustraiera une bonne partie du trafic commercial au contrôle américain en Méditerranée, grâce aux nouveaux pousseurs qui achemineront les produits finis allemands vers les Balkans, la Turquie, l'Ukraine et le Caucase, et, dans l'autre sens, le blé ukrainien ou le pétrole caucasien vers le c¦ur de l'Europe. Cette perspective, soulignée par Attali, d'un très grand marché européen, qui ne serait plus limité au seul territoire actuel de la CEE, effraye Washington: est-ce dès lors un hasard si, dès la chute du national-communiste Ceaucescu, on a vu réapparaître sur le cours du Danube, à un endroit stratégique-clef, un nouveau national-communisme, serbe cette fois? Et est-ce un hasard si que des troubles surviennent dans le Caucase? Car cette Europe élargie n'aurait pas manqué de reprendre pied en Turquie et en Mésopotamie. Donc, pour briser la dynamique qui se dessine, on élimine l'Irak, on fait en sorte que les puits de pétrole koweitiens soient incendiés et on suggère aux Turcs de barrer les cours de l'Euphrate et du Tigre pour assécher la Mésopotamie, pour couper l'eau à la Syrie, pour ruiner l'agriculture de ces régions et, surtout, pour désertifier le pays qui aurait pu donner un accès à l'Océan Indien à cette Très Grande Europe en gestation. 

La logique anglo-saxonne est donc de fragmenter à l'extrême cette diagonale transeuropéenne qui s'élance jusqu'aux rives du Golfe Persique. En 1918, on a émietté l'espace austro-hongrois et le Proche-Orient arabe; en 1945, on a coupé le Danube à quelques dizaines de kilomètres de Vienne; en 1991, on tente vaille que vaille de bloquer la fantastique synergie que l'échéance 1992 et la perestroïka ont mise en branle, à hauteur de Belgrade, dans le Caucase, à proximité des sources du Tigre et de l'Euphrate. De surcroît, on libanise un peu plus le Proche-Orient. Selon les analyses pertinentes de Mohammed Sahnoun, conseiller du Président algérien Chadli, l'Europe en formation serait bientôt en mesure de réorganiser le Maghreb et l'Afrique, mais pour contrecarrer cette synergie naturelle, prévue depuis plusieurs décennies par le géopoliticien Haushofer et l'économiste Zischka, les Etats-Unis veulent à tout prix contrôler la zone du Golfe Persique, c'est-à-dire le lieu où l'Océan pénètre le plus profondément dans la masse continentale eurasiatique, en direction de zones-clef comme l'Iran, plaque tournante entre l'Est et l'Ouest de l'Eurasie, comme le Caucase et la Mer Noire, où une dynamique nouvelle devrait logiquement se mettre en marche. Tel a été l'enjeu de la guerre du Golfe, dont le véritable perdant n'est pas tant l'Irak de Saddam Hussein, que l'ensemble de la "Maison Commune" eurasienne, qui a vu l'une de ses zones les plus sensibles être ravagée, neutralisée et contrôlée par une puissance extérieure à son espace propre. 

Rappelons, dans le même ordre d'idées, que Roosevelt ne s'est pas tourné contre l'Allemagne à cause du nazisme, mais parce que les diplomates allemands avaient signé des traités commerciaux avec la Yougoslavie, la Hongrie et la Roumanie, jettant par là même les bases d'une réconciliation balkanique. Les Américains estimaient que ces traités commerciaux fondaient un German Informal Empire,  un empire allemand informel, parfaitement capable d'être auto-suffisant, donc d'être moins ouvert aux exportations américaines. Ouverture qui avait été imposée par le traité germano-américain de décembre 1923. 

Après 1945, les Etats-Unis veulent intégrer les économies européennes pour bénéficier d'un marché plus accessible à leurs propres produits. Les Plans Marshall et Schuman procèdent de cette idée. Mais, tôt ou tard, l'Europe risquait de devenir à la fois "bonapartiste/gaulliste" et "social-démocrate à l'allemande", selon les termes mêmes qu'employaient les fonctionnaires américains des Affaires étrangères. C'est-à-dire dirigiste, bien armée et bénéficiant d'une bonne organisation sociale basée sur l'équité et les investissements collectifs. 

Refusant l'idée du protectionnisme, refusant les principes de solidarité présidant aux formules européennes de sécurité sociale, refusant d'investir sur le long terme et privilégiant les profits à court terme, refusant la logique continentaliste pour poursuivre le mirage du "globalisme", les Etats-Unis ont régulièrement besoin d'"injections de conjoncture", en l'occurrence de guerres, pour remettre leur économie en ordre. Les aventures coréenne et vietnamienne en sont de bonnes illustrations. La récente guerre du Golfe n'échappe pas à la règle. Je voudrais rendre un bref hommage aux politologues, aux journalistes, aux historiens, aux hommes politiques américains qui ont vu clairement que leur pays faisait fausse route. Cinq d'entre eux ont tout particulièrement retenu mon attention: Oswald Garrison Villard, John T. Flynn, le Sénateur de l'Ohio, Robert A. Taft, Président en son temps du Parti Républicain, Charles A. Beard et le diplomate Lawrence Dennis. Je leur consacrerai bientôt un long article. Pour résumer leurs préoccupations, je citerai l'historien Charles A. Beard, faisant ainsi de lui le porte-paroles de ses compagnons d'infortune: "Au centre de cette conception que les Américains se font de la vie, il y avait l'idée que la civilisation américaine doit être améliorée par des mesures de politique intérieure, étant donné qu'un tiers au moins du peuple est mal logé, mal vêtu, mal nourri et mal éduqué. Pour défendre cette civilisation et ce continent, il suffit, avec une politique intelligente et adaptée à cette fin, d'une armée et d'une flotte réduites, mais vigoureuses. A cette idée se rattachait la conviction que la démocratie américaine ne devait pas chercher à se charger du fardeau d'Atlas, de ce "faix de l'homme blanc", sous la forme d'un impérialisme mondial, et qu'elle ne devait pas chercher à s'immiscer dans les problèmes difficiles des nations européennes".
 
Pour Beard, Européens et Japonais pouvaient organiser leurs espaces à leur guise, et l'Amérique ne devait pas y intervenir. Lawrence Dennis, pour sa part, démontrait que l'interventionnisme, de toutes façons, finissait par buter contre des limites de tous ordres. Ces "continentalistes", avocats d'une organisation intérieure de la société américaine, ont annoncé, par leurs critiques pertinentes, les sombres prévisions du Professeur Paul Kennedy, quant à l'hypertension impériale, et celles des Japonais Akio Morita, ancien directeur de Sony, et Shintaro Ishihara, figure de proue et penseur du parti libéral-démocrate nippon de Nakasone. Et ils annonçaient les critiques de Michel Albert, Président des Assurances Générales de France, dont je vous engage à lire attentivement le dernier livre, Capitalisme contre capitalisme  (Seuil, 1991). 

Dans son ouvrage, Michel Albert dresse le sombre bilan de l'économie américaine. "America is back!", "L'Amérique est de retour!", proclamait Reagan en 1980-81. Après que le "Grand Communicateur" ait pris congé de la Maison Blanche, on s'aperçoit de l'ampleur du désastre: la société américaine est devenue une société duale, où les pires miséreux cotoient les richissimes nouveaux riches; l'école américaine est malade, la santé bat de l'aile, les citoyens américains participent de moins en moins à la vie politique et aux élections. Bref tous les secteurs non marchands se détériorent à une vitesse jamais vue dans l'histoire. Pire, l'industrie américaine est en recul, sauf chez quelques multinationales qui ont su se soustraire à l'idéologie néo-américaine en créant leurs propres réseaux de formation post-scolaire ou post-universitaire. Car, comme le souligne avec justesse Michel Albert, aux Etats-Unis, l'industriel, qui aime son métier et crée de l'innovation, de la qualité, qui prévoit sur le long terme, cède la place au financier qui veut dégager tout de suite de plantureux profits par spéculation. Jugeant la croissance industrielle trop lente, trop contraignante et trop procédurière, les golden boys,  les tenants de l'économie-casino, qui jonglent avec les junk bonds,  dépecent les actifs des sociétés qui tombent entre leurs mains, tuant du même coup la poule aux ¦ufs d'or. Résultat: bon nombre d'entreprises disparaissent après le raid et les banques américaines, parce qu'elles perdent ainsi des clients sérieux et fidèles, reculent dans le hit parade  des plus importantes banques mondiales. Maurice Allais, prix Nobel d'économie en 1988, n'a pas hésité à déclarer que cette économie néo-américaine "paraît s'être abandonnée à une sorte de délire financier spéculatif où apparaissent des revenus énormes sans fondement réel, dont les effets démoralisants sont réellement sous-estimés". Attirés par l'argent facilement gagné en bourse, les cadres américains spéculent sans se salir ni les mains ni les chaussures; dans ce contexte, l'industrie, productrice de biens réels, apparaît comme une parente pauvre, une cousine de province mal nippée qui fait sourire. Pour obtenir ces profits fulgurants et immédiats, on coupe dans les dépenses les moins urgentes: comme la formation, la recherche, les prospections à long terme. Parce qu'elle mobilise tous ses efforts pour obtenir des profits à court terme, la logique financière, en vogue à l'ère reaganienne, s'oppose très nettement à la logique industrielle, qui reste planifiante et parie a fortiori sur le long terme. Le danger américain, c'est précisément cette idéologie, cette pratique qui nous fait négliger l'avenir, le long terme, au profit de l'immédiat, du très court terme, du présent. Alarmé, Richard Darman, directeur du Budget des Etats-Unis, dénonce le now-nowism,    ‹en français: le maintenant-maintenantisme‹  qui est cette impatience du consommateur, non du constructeur; de l'égoïste, non du pionnier. L'"esprit de finance" supplante ainsi l'"esprit d'entreprise". Akio Morita et Shintaro Ishihara, dans un livre intitulé "Le Japon qui peut dire "non"", énoncent les sept péchés capitaux de l'Amérique. 

Premier péché: les Américains souffrent du fantasme de la vie facile; ils sont hédonistes et préfèrent la spéculation et les loisirs à la production et au travail.
Deuxième péché: les Américains sont incapables de planification; les Japonais planifient dix ans à l'avance; les Américains, ironisent nos deux Japonais, se contentent de planifier dix minutes à l'avance. D'où leurs décisions n'ont pas de substance. 

Troisième péché: l'Amérique a construit une société du gaspillage, ce qui est le fruit de son incapacité à planifier; du coup, les productions américaines deviennent de moins en moins fiables; le pays est recouvert d'usines-fantômes, abandonnées parce que leurs marges bénéficiaires s'étaient trop réduites. 

Quatrième péché: le goût du luxe, aux Etats-Unis, a pris des proportions inacceptables, indécentes. La monstration de la richesse ne peut engendrer que des haines sociales qui empêchent la société américaine de se développer dans l'harmonie. 

Cinquième péché: aux Etats-Unis, expliquent Morita et Ishihara, règne une concentration ploutocratique du pouvoir: 1% de la population contrôle 36% de la richesse nationale; quand une société présente de tels écarts, elle n'est pas un peuple et, si elle n'est pas un peuple, elle ne peut pas fonctionner; au contraire, elle dysfonctionne. 

Sixième péché: l'économie américaine n'opère pas de discernement dans ses investissements et dans l'élaboration de ses budgets; les Japonais veillent jalousement à asseoir un protectionnisme national, puis recherchent des débouchés en cercles concentriques ainsi que des accès optimaux aux matières premières. Les Allemands cherchent à avoir l'inflation la plus basse possible, au risque d'avoir un haut taux de chômage. Aux Etats-Unis priment le "choix individuel", qui engendre le désordre dans les investissements, et la "satisfaction du consommateur", qui ne connaît ni freins ni limites. Ces options font que tout ce qui ne rapporte pas un maximum de dividendes ou un maximum de plaisirs dans la consommation a été négligé. Les écoles, les services de police, la lutte contre la drogue, la médecine et la recherche médicale, l'écologie n'entrent pas dans les calculs immédiats de cette économie américaine du "choix individuel" et de l'hédonisme consumériste. Pire, cet engouement pour le profit rapide et la consommation effrenée entraîne un sur-endettement intérieur et surtout extérieur qui ne cesse de s'accroître, sans que la société ne se stabilise en compensation. Et cette déstabilisation croissante entraîne des complications à l'infini, qui, à leur tour, font chuter le niveau de vie général. D'où une saine politique, aux Etats-Unis, aurait dû limiter la consommation individuelle, la canaliser: le résultat aurait été nettement plus satisfaisant. 

Septième péché: les Américains estiment que leur mode de vie et leur civilisation sont les meilleurs au monde. Ils refusent de changer de critères, n'essayent même pas de penser le réel autrement qu'au travers de leurs grilles d'interprétation libérales conventionnelles. S'ils persistent à commettre leurs erreurs, menacent Morita et Ishihara, le Japon ira investir ailleurs: en Sibérie russe et dans les autres pays d'Extrême-Orient. 

Face à ces tares américaines, Michel Albert rappelle que les autres capitalismes, en l'occurrence les capitalismes allemand, japonais, suédois et suisse, ne se basent pas exclusivement sur l'argent mais aussi sur d'autres valeurs sociales. Et il rappelle François Perroux qui écrivait: "Toute société capitaliste fonctionne régulièrement grâce à des secteurs sociaux qui ne sont ni imprégnés ni animés de l'esprit de gain et de la recherche du plus grand gain. Lorsque le haut fonctionnaire, le soldat, le magistrat, le prêtre, l'artiste, le savant sont dominés par cet esprit, la société croule, et toute forme d'économie est menacée. Les biens les plus précieux et les plus nobles dans la vie des hommes, l'honneur, la joie, l'affection, le respect d'autrui, ne doivent venir sur aucun marché; faute de quoi, un groupe social quelconque vacille sur ses bases. Un esprit antérieur et étranger au capitalisme soutient pendant une durée variable les cadres dans lesquels l'économie capitaliste fonctionne. Mais celle-ci, par son expansion et sa réussite mêmes, dans la mesure où elle s'impose à l'estime et à la reconnaissance des masses, dans la mesure où elle y développe le goût du confort et du bien-être matériel, entame les institutions traditionnelles et les structures mentales sans lesquelles il n'est aucun ordre social. Le capitalisme use et corrompt. Il est un énorme consommateur de sèves dont il ne commande pas la montée"  (in Le capitalisme, PUF, 1962). 

Michel Albert entend démontrer la supériorité des capitalismes rhénan (hollandais, allemand, suisse) et japonais, où le rôle de la banque prime celui de la bourse, où la stabilité de l'actionnariat est une vertu économique qui met les entreprises à l'abri des OPA, où, derrière les flux de production, se profile l'excellence de ce qu'Emmanuel Todd appelle la "famille autoritaire", de type germanique, israëlite ou nippon, qui entend durer pendant plusieurs générations. Ce capitalisme-là, qui est bien plutôt un ordo-capitalisme ou un ordo-libéralisme, privilégie systématiquement la longue durée et la longue mémoire, la qualification, l'ancienneté, la formation des cadres et des ouvriers. Cet ordo-libéralisme, contrairement au libéralisme stricto sensu, dérivé de la pensée anglo-saxonne, véhicule des valeurs qui sont pré-capitalistes, traditionnelles et éternelles. La préférence qu'il accorde au "collectif" ou au "communautaire" montre qu'il puise ses énergies, sa sève dirait François Perroux, dans des modes de pensée et d'action pré-individualistes. Ces valeurs sont immémoriales; elles sont européennes, dans le sens où l'Europe leur a donné vie, il y a des siècles et siècles, voire des millénaires. Aux Etats-Unis, ces valeurs ont été transplantées dans un humus qui n'est pas le leur. Mais, si ces valeurs pré-libérales et pré-individualistes sont si solides, pourquoi nous soucier du danger américain? Pourquoi craindrions-nous de les voir périr sous les coups d'un américanisme qui ne cesse d'être offensif? Michel Albert a le mérite de nous indiquer que c'est justement là que réside le paradoxe à la veille du Grand Marché de 1993. Il écrit: "La supériorité économique et sociale du modèle rhénan étant avérée, on devrait s'attendre à le voir triompher politiquement. Forts de leurs succès, les pays rhénans devraient logiquement se montrer imperméables aux influences  ‹au "virus"!‹  venues du dehors. Moins que jamais, en tous cas, poursuit Michel Albert, ils ne devraient être sensibles aux sirènes d'outre-Atlantique ni vraiment troublés par les tapages tape-à-l'oeil de l'économie-casino. Par un extraordinaire paradoxe, c'est l'inverse qui se produit! Le modèle rhénan subit de plein fouet les influences politiques, médiatiques, culturelles de son concurrent américain. Et dans les faits, il ne cesse de reculer politiquement". L'Amérique menace donc, par ses séductions tapageuses, nos valeurs les plus sûres et les plus productives. La richesse vite acquise séduit davantage que la richesse acquise par un long travail. Le clinquant et le snobisme, le luxe et la monstration des richesses sont plus amusants que les impératifs de la production sur le long terme ou de la solidarité communautaire. Et Michel Albert nous avertit, en demeurant dans la logique de François Perroux: "toute idée made in America  est une idée pré-vendue, surtout en France". Ensuite, il se plaint: les établissements d'enseignement français ignorent les ressorts théoriques de l'ordo-libéralisme allemand ou japonais; ignorent les sociologies qui mettent les structures communautaires en exergue. Le combat contre les séductions idéologiques américaines est donc aussi un combat culturel  ‹et je dirais ici que c'est notre combat. Un combat culturel parce que, affirme Michel Albert, la France, séduite par les mirages américains et hyper-libéraux, a d'autant plus besoin du modèle rhénan. Pour l'empêcher de culbuter dans l'économie-casino, pour protéger ses entreprises contre la folie des OPA, pour opter enfin pour un fédéralisme qui accorde à ses provinces et à ses régions une clef de répartition budgétaire équivalente à celle qui finance le fonctionnement des Länder  allemands, pour mettre fin au social-colbertisme étatique, pour que les bonnes initiatives comme la CEA ou la COGEMA (industrie atomique), le CNRS ou l'INSERM (recherche médicale) ne subissent le sort de l'enseignement primaire et secondaire américain. 

En droit international, sur le plan géopolitique, sur le plan économique, sur le plan idéologique, les dangers que représentent les Etats-Unis et les manies qu'ils exportent, sont bien visibles, bien tangibles. S'opposer à l'idéologie américaine n'est pas une préoccupation d'intellectuels en chambre, d'esthètes délicats, de furieux un peu simples qui s'agitent dans des structures groupusculaires mais est bel et bien l'enjeu auquel doivent faire face toutes les professions, tous les secteurs de la vie quotidienne en Europe, si nous ne voulons pas que nos villes ressemblent au Bronx ou que nos enfants sortent illettrés de leurs collèges ou lycées après douze ans de scolarité. Avec les arguments que nous livre Michel Albert, il faut aller porter le combat partout, sauver ce qui vacille devant les dangereuses séductions venues de Californie ou des écoles de Chicago. C'est là un combat que nous pouvons et que nous devons mener tous, chacun dans notre créneau. Roosevelt, grand bateleur d'estrades politiciennes, avait annoncé que le XXième siècle serait américain. Osons espérer, osons ¦uvrer pour que le XXIième siècle soit multipolaire: européen en Europe, asiatique en Asie et russe à la charnière de ces deux mondes. 

Robert Steuckers,
Forest, novembre 1991.

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