jeudi 10 janvier 2013

Thomas Mann et Alfred Baeumler

Thomas Mann et Alfred Baeumler

Archives 1996



♦ Analyse : Thomas Mann und Alfred Baeumler : Eine Dokumentation, Marianne Bäumler, Hubert Brunträger & Hermann Kurzke, Königshausen und Neumann, Würzburg, 1989, 261 p.

abs_210.jpgLe Thomas Mann des Considérations d'un apo­litique s'alignait non sur les thématiques habi­tuelles du pangermanisme de la fin du XIXe, avec ses relents de darwinisme, mais entendait revaloriser l'humanisme apolitique et le sens al­lemand de la culture, de la singularité spatio-temporelle des peuples et des littératures, con­tre les grandes généralisations véhiculées par la civilisation propre des États transnationaux et colonialistes de l'Ouest. Mais, tout en restant sceptique à l'égard de toutes les démarches po­liticiennes, Mann se rétractera et, avec son frère francophile Heinrich, adhèrera plus tard au fond philosophique de la civilisation occidentale et deviendra un écrivain anti-fasciste. Les rapports, par lectures réciproques, entre Baeumler, qui sera d'abord politiquement neutre puis deviendra un national-socialiste proche de Rosen­berg, sont fort complexes. Ce livre en rend compte : Baeumler se veut un philosophe de l'ef­fervescence vitale canalisée par un parti, de la politique comme combat permanent, comme agonalité, tandis que Mann se posera de plus en plus comme un écrivain éthique / moral, défen­seur des “humanités” de la Bildungsbürgertum allemande.

Marianne Baeumler, qui se taille la part du lion dans ce livre, brosse un tableau complet de l'aventure intellectuelle allemande : elle aborde successivement les impacts de Nietzsche et de Wagner, puis, celui, longtemps négligé, de Houston Stewart Chamberlain, interprète original de Kant. La loi morale est en l'homme doté d'une subjectivité saine, elle ne peut être imposée du dehors, par une hiérarchie qui ne se remet jamais en question. Cette inté­riorité de la loi morale a pour corollaire la liberté créatrice des peuples germaniques, tant la liber­té des humanités bourgeoises chères à Mann que celle des combattants politiques de Baeum­ler qui façonnent le monde au-delà des règles moralisatrices du vieil idéalisme hégélien. Et ces libertés secouent et abattent les hiérarchies fi­gées de la civilisation. Alfred Baeumler — s'appuyant sur Nietzsche et sur Bachofen, deux philosophes dont il était un incontestable spécia­liste — fait glisser l'idée de loi morale intérieure issue de Kant vers une concrétude plus tangi­ble, plus physique : les “éléments originaux” de l'homme. Le IIe Reich de Bismarck était trop fragile : il ne reposait pas sur un idéal kantien et nietzschéen, basé sur la loi intérieure et sur le corps, mais sur un idéalisme éthique, philosophie illusoire, à la fois romantique et libérale, qui s'est effondrée en 1918.

Un pari plus prononcé sur l'élémentaire, tapis au fond des âmes et des corps allemands, pense Baeumler, donnera de plus puissants résultats, surtout, ajoutait-il dans les années 20, si l'Allemagne s'allie à la Russie léniniste. Mann s'insurge, dès son roman Doktor Faustus, contre ce mythe évoqué par Baeumler, mixte complexe de Kant, Bachofen, Nietzsche et Chamberlain. Adrian Leverkühn, héros de Mann, montre l'ambivalence de l'auteur : Luther aussi, écrit Mann, a parié sur l'intériorité du ju­gement moral, mais cela a généré l'orgueil alle­mand, sûr de sa supériorité morale et la mêlant à des archaïsmes et des provincialismes. Mann, entre ses Considérations... et son engagement anti-anzi, oscillera entre l'acceptation de ce lu­thérisme éthique et le rejet de ses avatars ulté­rieurs.

► Robert Steuckers, Vouloir n°134/136, 1996.

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