samedi 6 juillet 2013

Gerd Bergfleth : enfant terrible de la scène philosophique allemande



bourd410.jpgArchives d'EROE - 1986

Gerd Bergfleth : enfant terrible
de la scène philosophique allemande

Gerd Bergfleth : c'est le nom de l'enfant terrible de la “scène” philosophique allemande aujourd'hui. Il appartient à la tradition post-révolutionnaire, disent critiques et admirateurs. Dans le contexte allemand, cette désignation signifie la volonté de quitter le giron de l'École de Francfort, de dire adieu aux philosophies qui prétendaient représenter seules le moteur de “l'émancipation” et être détentrices exclusives de la Raison (Vernunft). 

Après l'effondrement du IIIe Reich, une partie des philosophes et professeurs émigrés d'avant 1940 était retournée en Allemagne. En gros, les représentants de l'empirisme logique et des philosophies connexes, et ceux de la Gestaltpsychologie, étaient demeurés dans les universités américaines et britanniques et y amorçaient une très brillante carrière. Les tenants de l'herméneutique de l'École de Francfort ne s'étaient jamais acclimatés dans le monde universitaire anglo-saxon. Laissés pour compte outre-atlantique, ils ne leur restaient qu'une solution : retourner en Allemagne et y régenter la philosophie médiatisée.

L'après-guerre allemand et surtout l'explosion soixante-huitarde ont de ce fait été dominés et déterminés par la philosophie “émancipatrice”, dont celle de Marcuse est devenue la plus populaire. Cette philosophie, que quelques simplistes ont résumé dans l'appellation “gauchiste”, partait d'un postulat dit “critique” qui visait à justifier l'action de ceux qui voulaient faire correspondre le monde réel à la raison idéale. De cet espoir a découlé un fétichisme de la raison et une néo-bigoterie stérilisante qui pourchassait toute trace de ce qu'elle appelait, dans le langage de la nouvelle inquisition qu'elle inaugurait, “l'irrationalisme”. Pour Bergfleth, cette volonté de traquer systématiquement l'irrationalisme appauvrissait la philosophie, lui ôtait sa dimension extra-rationnelle, lui subtilisait son fond mythique ou religieux, passionnel ou sensuel, érotique ou pathologique. Le fétichisme rationaliste de la troïka Horkheimer/Adorno/Habermas a conduit, affirme Bergfleth, la philosophie à l'impasse et l'a condamnée à la sclérose.

Bergfleth revêt dès lors une importance toute particulière dans l'histoire de la philosophie allemande, en ce sens qu'il ne retourne pas à l'irrationalisme allemand classique, celui qui, d'après Lukacs, avait conduit au “fascisme”, mais part en pèlerin à Paris pour y découvrir Georges Bataille, Jean Baudrillard et E.M. Cioran. Il fait là le chemin inverse des soixante-huitards français qui avaient, assez maladroitement et finalement sans grand succès, tenté d'adapter en France le culte de la Vernunft, chère à la troïka que nous venons de désigner. Bergfleth introduit ainsi la problématique de la postmodernité en Allemagne, avec les connotations moqueuses et persiflantes que lui a conférée Baudrillard. Pour les chiens de garde du fétichisme de la Raison, son travail constitue une véritable douche écossaise... !

Mais, discrètement, Bergfleth avait commencé son travail de sape en 1975, avec un essai sur Georges Bataille, le philosophe de la transgression par excellence, le surévaluateur du mal agissant dans l'histoire au détriment de la raison confortable, le théoricien du panérotisme qui se gausse des refuges du rationnel étriqué, etc. Avec un tel maître, Bergfleth pouvait partir à l'assaut de la forteresse des bigots “néo-chrétiens” qui jugulaient la pensée allemande et la mettaient au frigo. Quand il dialoguera avec Baudrillard à Tübingen en 1983 et interviewera Cioran en 1984, sa pensée accédera à une virulente maturité.

C'est alors que paraît son petit chef d'œuvre : Zur Kritik der palavernden Aufklärung. En français : Critique de la Raison palabrante. Anthologie, ce chef d'œuvre a le mérite d'être clair, limpide et agressif au bon sens du terme. Provocateur, il force l'adversaire à admettre les insuffisances de son discours. Pour Bergfleth, le culte de la raison ne génère, sur le plan politique, que la technocratie, au détriment de l'âme humaine, de la diversité intérieure de l'humain, réduites à néant, laminées par les prétentions d'une pensée petite, propre à des comptables misérabilistes sans envergure, qui n'ânonnent plus que leurs slogans éculés dans l'indifférence générale.

Bergfleth, dont l'ampleur du travail est encore modeste, jette toutefois les bases d'une rénovation. Il dresse le bilan d'un échec et annonce le retour d'un grouillement dionysiaque. D'une dissolution dans le ridicule des chimères “progressistes” qui végètent encore dans les cervelles de pas mal d'animateurs des médias. Les progressistes d'hier sont déjà les réactionnaires, les ringards, les fossiles d'aujourd'hui. Les dinosaures de demain. Des curiosités en voie de disparition...

► Robert Steuckers, Vouloir n°27, 1986.

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◘ Notice biographique : Gerd Bergfleth, né en 1936 à Krumstedt au cœur des Dithmarschen, étudie de 1956 à 1964 la philosophie, les lettres anciennes et modernes à Kiel, Heidelberg et Tübingen, où il vit depuis 1971 comme écrivain et traducteur indépendant. Depuis 1975, il est éditeur (intellectuel) des essais et autres écrits théoriques ou articles de Georges Bataille en même temps que traducteur et commentateur dans les 9 volumes jusque là parus. Cette activité de plusieurs années dont entre autres « la Notion de dépense » ressort et auquel se joignaient plus de 2 douzaines d'autres traductions de Bataille se cristallisait au cours du temps comme la raison principale de son œuvre. Elle était souvent interrompue par les articles innombrables, rapports et collections de fragment qui apparaissaient d'abord dans le cadre de celui-ci qu'on désignait autrefois comme le “critique tübinguois envers la Raison”, späterhin sont orientés, donc, welthafter et comme des fragments d'une pensée cosmique peuvent être compris. Dans
[en travaux]

Diese langjährige Tätigkeit, aus der u.a. die 'Theorie der Verschwendung' hervorging und an die sich über zwei Dutzend weitere Bataille-Übersetzungen anschlossen, kristallisierte sich im Lauf der Zeit als Hauptgeschäft seines Lebenswerks heraus. Sie wurde vielfach unterbrochen durch zahllose Aufsätze, Vorträge und Fragmentsammlungen, die zuerst im Rahmen dessen entstanden, was man seinerzeit als “Tübinger Vernunftkritik” bezeichnete, späterhin jedoch welthafter orientiert sind und als Bruchstücke eines kosmischen Denkens aufgefasst werden können. In dieser zweiten Abteilung seines Lebenswerks hat Bergfleth nicht zuletzt sein Wort gesagt über Marx, Nietzsche und Heidegger, über Blanchot, Klossowski, Cioran und Baudrillard. Zur Zeit arbeitet er an einem Buch über Ernst Jünger.

◘ Bibliographie sommaire :
  • « La révolte de la Terre »,  in : Les enjeux de l’écologie, Actes du XXVIIe colloque national du GRECE, 1993, pp. 27-38
  • « Perspective de l’anti-économie », « Théorie de la révolte » in : Krisis n°15, 1993
  • Ein Gespräch, entretien avec EM Cioran, Konkursbuchverla, Tübingen, 1984, tr. fr. in : Entretiens, Cioran, Gal./Arcades, 1995
  • « Préface », introduction à : Scènes libertines, Alexandre Dupouy, Konkursbuch Verlag, 2003
  • « Kritik der Emanzipation » (sur la réception allemande du post-structuralisme français), Konkursbuch (Zeitschrift für Vernunftkritik) n°1, 1978
  • « Erde und Heimat : Über das Ende der Ära des Unheils », in : H. Schwilk & U. Schacht (Hg.), Die selbstbewußte Nation, Berlin. 1994, pp. 101-123
  • « Gewalt und Leidenschaft : Anti-politische Fragmente » (sur le concept de déviance), in O. Panizza, Die kriminelle Psychose, Matthes & Seitz, 1978, p. 265 sq.
  • « Der Untergang der Wahreit » (sur le constructivisme moral comme impératif de la consensualité), in Der Pfahl n°2/1988, pp. 243-287
  • Hermeneutik : Eine politische Kritik (sur Gadamer), Metzler, Stuttgart, 1972
  • Theorie der Verschwendung, (sur l'influence de Mauss dans La notion de dépense de Bataille), Matthes & Seitz, Berlin, 1985 [1975 in : G. Bataille, Das theoretische Werk, Bd I : pp. 289-406]
  • « Das Urlicht der Natur », in : Das Echo der Bilder : Ernst Jünger zu Ehren, H. Schwilk (Hrsg.), Klett-Cotta, Stuttgart, 1990, pp. 11-42
  • Für Ernst Jünger, Matthes & Seitz, Munich, 1995
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