jeudi 28 novembre 2013

Fondements de la pensée bündisch

Fondements de la pensée bündisch

bundisch
[Insignes de mouvements de jeunesse bündisch. De gauche à droite : Deutsche Freischar, Die Geusen, Nerother Bund, Bund Artam, Freischar Schill (W. Lass), Kronacher Bund der alten Wandervögel, Sudetendeutscher Wandervogel, Die fahrende Gesellen, insigne du mouvement de scoutisme Deutscher Pfadfinderbund.] 
Parmi les nombreux ouvrages parus récem­ment et consacrés aux mouvements de jeu­nesse politisés de l'ère weimarienne, le livre d'Ulrike Treziak possède un double mérite : 1) celui de passer succinctement en revue, dans un ordre chronologique, l'ensemble des mouvements qui ont existé depuis l'aube du siècle jusqu'à l'avènement de Hitler et 2) d'analyser de façon fort concise les idées motrices des ligues bündisch.

De nouveaux concepts politiques

Le survol historique qu'elle nous livre est assez complet et nous renseigne sur les ef­fectifs de chaque groupe, mouvement, cé­nacle de cet univers si complexe, pour le non-Allemand non initié. Son approche chro­nologique permet justement de repérer les étapes de la politisation croissante de ce mouvement — au départ totalement apoliti­que — et de comprendre les raisons de sa radicalisation, survenue dans les circonstan­ces troubles de la crise économique de 1929. Au cours de cette phase de radicalisation, les concepts politiques du socialisme alle­mand et du nationalisme militant vont ac­quérir une dimension nouvelle, tout en quit­tant le domaine des bibliothèques et celui des spéculations savantes. Prenant leur envol au départ des esprits prophétiques ou des cerveaux des sociologues, les concepts s'in­carneront dans les corps vigoureux de jeunes garçons pétris d'idéalisme et descendront du coup dans les rues tristes des villes alle­mandes secouées par la misère, le chômage, le désarroi des masses ; dans des rues deve­nues l'arène d'une tragédie sanglante, qui marquera à jamais l'histoire européenne.

Comme l'écrivait Bracher, le spécialiste contemporain du totalitarisme (et du totali­tarisme allemand en particulier) : « Mots et concepts ne sont pas seulement des outils indispensables pour décrire et juger les phé­nomènes historiques ; ils constituent en eux­mêmes des éléments essentiels de l'agir po­litique ; ils fonctionnent comme impulseurs puissants de changements historiques, comme facteurs de force ; depuis toujours, on s'est servi d'eux pour imposer et justifier le poli­tique ».

La pensée bündisch a-t-elle été “prénazie” ?

À sa suite, Arno Klönne, sociologue contem­porain spécialisé dans les problèmes de jeu­nesse, historien des mouvements de jeunesse bündisch (1), critique “démocrate” du néo-na­tionalisme contemporain mais collaborateur occasionnel de Wir Selbst et Kurt Sont­heimer, à qui l'on doit un ouvrage devenu classique sur la pensée “anti-démocratique” de l'ère weimarienne (2), estiment nécessaire d'analyser les concepts manipulés par les mouvements politiques de l'histoire alleman­de des années 20 et 30. L'analyse de ce vo­cabulaire, exprimant sans détours des pas­sions politiques de nature franchement idéa­liste, permet d'entrevoir une proximité lexi­cologique évidente avec le discours national-­socialiste. Or, les leaders bündisch connaîtront, quand les nationaux-socialistes arrive­ront au pouvoir, les interdictions profession­nelles, les cachots, les interrogatoires mus­clés, les chemins amers de l'exil, les poten­ces ou l'oubli... Les similitudes de vocabulai­re n'ont pas engendré de complicités qui, aujourd'hui, seraient compromettantes, vu la défaite totale du nazisme en 1945. 

De ce fait, la réappropriation d'un vocabulaire, qui recèle dans les méandres et les recoins de ses “plages sémantiques” bien des potentiali­tés et des virtualités pour notre époque de crise sinon bien des leçons d'histoire et de culture politique, ne peut en aucun cas être jugé compromettante. Klönne, qui s'est donné pour tâche militante de contrer tout retour éventuel d'un totalitarisme à la Hit­ler — ce qui est somme toute assez facile dans la RFA actuelle — ne réfutera pas l'es­sentiel de cette opinion, du moins si l'on prend en compte les termes de son essai Der lange Abschied vom Bürgertum ? An­merkungen zur Geschichte von Jugendbe­wegungen (3), où il souligne que le néo-or­ganicisme contemporain, hostile au mécani­cisme industrialiste, impliqué dans les activi­tés écologistes, ne saurait déboucher sur au­cune espèce de totalitarisme, mais risque néanmoins de délayer les structures libérales de la RFA, inspirée idéologiquement des mo­dèles anglo-saxons, par la mise en avant d'un communautarisme romantique, quelque­fois très marginal, qui, qu'on le veuille ou non, conserve une parenté idéologique avec l'idée de Volksgemeinschaft (communauté populaire), axe central de la pensée bündisch et spécificité la plus prégnante des pensers politiques germaniques (y compris scandina­ves, vieil-anglais et, en dehors de la sphère germanique, celtiques).

Volk et Volksgemeinschaft

Pour U. Treziak, la notion de Volksge­meinschaft correspondait à l'idéal absolu, “l’utopie” finale, le telos ultime et salvateur de tous les mouvements de jeunesse, indé­pendamment des clivages idéologiques et re­ligieux qui les animaient. Cette “communau­té du peuple” n'obéirait pas, comme la dé­mocratie weimarienne, à des principes méca­nicistes mais à des lois naturelles organi­ques, qui feraient tomber les différences et les inégalités de classe et instaurerait une profonde solidarité entre tous les ressortis­sants du peuple.

Le Volk en lui-même est tantôt perçu comme une “communauté de sang”, où les liens de consanguinité, les facteurs raciaux, acquièrent une prépondérance absolue, tantôt comme une “communauté spirituelle”, ainsi que la définissait Ernst Buske, chef de la Deutsche Freischar, pour qui ce sont les affinités électives, dans les domaines scien­tifique, philosophique, artistique, etc. qui dé­terminent l'appartenance à la “communauté”. Il écrit, à ce propos : « Le Volk est une communauté de culture et, de ce fait, la race, l'espace, la langue, l'État ne sont que de simples circonstances, certes significati­ves, dans le processus de communautarisa­tion culturelle ».

Idéalistes, Völkische et pré-nazis

À partir de cette distinction entre, d'une part, ligues et mouvements mettant l'accent sur les facteurs raciaux et, d'autre part, groupements “idéalistes” insistant sur les facteurs intellectuels ou artistiques, on peut deviner les clivages qui s'opéreront ultérieu­rement, opposant les nationaux-socialistes aux bündischen, restés à 100% fidèles à la tradition des Wandervögel. Les ligues völkisch, elles, insistent fortement sur la né­cessité d'appartenir à l'humanité nordique et couplent ce culte du Nord à un mythe pay­san, où l'homme rural symbolise la résistan­ce à tout ce qui ne correspond pas à une spécificité germanique, posée d'emblée com­me “pure”. Cette mythologie paysanne avait toutefois sa raison d'être historique (U. Treziak omet curieusement de le signaler) : le recul de la paysannerie au cours du pro­cessus d'industrialisation de 1880 à 1919 avait limité les ressources alimentaires di­rectes du peuple allemand et entraîné la fa­mine pour un million de citoyens lors du blocus anglais de 1918/19. De là, les ligues völkisch, et les Artamanen en particulier, appuyaient leur propagande et leurs images mobilisatrices idylliques sur une nécessité vi­tale.

La communauté populaire comme communauté de combat

U. Treziak distingue une troisième fa­mille “philosophique”, aux côtés de la fa­mille idéaliste (incarnée par exemple par Buske) et de la famille völkisch (appuyant son discours sur l'image fixe d'une germani­té idéale) : la famille de ceux qui perçoivent la communauté populaire comme communau­té de combat, selon les “idées de 1914”. Le déclenchement de la Grande Guerre a créé du jour au lendemain un “peuple en armes”, qui, comme l'avait dit l'Empereur Guillaume, ne « connaissait plus de partis ». L'État sans classes, solidaire, était né de la guerre et s'était fortifié dans les tranchées. L'État du peuple en armes n'était pas un tas de sable où les individus n'étaient que des grains épars mais un corps combattant dans lequel chaque citoyen était une cellule organique­ment imbriquée, contribuant à le vivifier et s'efforçant sans cesse de le rendre plus vi­goureux et plus puissant. Cette notion de la Volksgemeinschaft combattante, produit de 1914, était nouvelle et dépassait les fixismes idéalistes et völkisch. Les ligues nationales­-révolutionnaires incarneront cette notion nouvelle de la communauté populaire, impli­quant une mobilité permanente et une ten­sion physique et psychologique constante. Le membre de ces ligues de nouvelle mouture doit être sans cesse prêt à l'action politi­que ; il doit être un “lansquenet” amoureux du combat qui endurcit et débourgeoise ; il ne se pose pas la question du pourquoi mais agit, parce que l'action est inévitable dans le destin qu'il s'est choisi.

Engagement social et anti-parlementarisme

L'enthousiasme pour ce combat politique mi­litant attire les plus audacieux, dont pas mal d'anciens activistes communistes, et sé­duit l'écrivain Ernst Jünger. Ceux-ci esti­meront que le combat doit se poursuivre à l'intérieur de la nation allemande, afin d'é­liminer les clivages de classes, réinstaurés après Versailles. L'idée de communauté po­pulaire ne doit pas éluder le problème de la lutte des classes, car aucune Volksge­meinschaft n'est viable durablement s'il subsiste des oppressions, si une partie du peuple est dominée par une autre. De ce fait, les conceptions classiques de la Volks­gemeinschaft sont inadéquates car elles suggèrent un idéal de stabilité, de quiétude, qui est soit réactionnaire-idyllique soit paci­fiste et petit-bourgeois. Cette idéologie qui prône l'absence totale de “repos” allait de­meurer incompatible avec toutes les formes d'État stables : la démocratie weimarienne, l'État hitlérien, la République Fédérale occi­dentalisée ou l'ordre communiste de RDA.

Les bündischen, qu'ils soient idéalistes, völkisch-idylliques ou nationaux-révolutionnaires, rejetteront la démocratie parlementaire, pro­duit des idées françaises de 1789, parce que cette démocratie offre un parlementarisme de façade, où la représentativité du peuple est un leurre ; sous son emprise, l'État dégénère en société par actions, où seuls les intérêts de “parties du peuple” sont défendus et pris en compte.

b610.jpgContre 1789

[Première page d’un numéro de la revue Die Bündischen, édité à Potsdam en février (Hornung) 1933, juste après la prise du pouvoir par Hitler. On y lit un manifeste signé par Kleo Pleyer]

Le slogan majeur de 1789, “Liberté, Égalité, Fraternité” est, pour les bündisch nationaux­-révolutionnaires, une pure hypocrisie, une révoltante escroquerie car la liberté que cette idéologie prône, n'est pas la liberté de servir la communauté mais la liberté d'agir à son profit, au bénéfice de son seul égoïsme ; l'égalité, elle, est absente dans les faits, bien qu'omniprésente dans les mots ; quant à la fraternité, elle manque cruellement à l'appel. Les idéaux de 1789 sont des idéaux individualistes, égoïstes, tandis que ceux de 1914 sont des idéaux de solidarité, de camaraderie, générateurs d'un homme nouveau non plus replié sur son égoïté nar­cissique et hédoniste mais serviteur d'une dimension collective, celle du Volk.

Ces déclarations de principes — la solidarité de la Volksgemeinschaft, l'hostilité aux idéaux de 1789, etc. — ont engendré un dé­bat sur les aspects pratiques que devrait re­vêtir l'État idéal, dont rêvaient les adhé­rants des ligues, groupes et mouvements de jeunesse. Le premier grand thème de ce dé­bat, c'était celui qui envisageait la mise sur pied de “chambres corporatives”, où les cito­yens seraient représentés plus directement, tout en étant imbriqués dans des organisa­tions correspondant aux prestations qu'ils ef­fectuaient quotidiennement pour la commu­nauté populaire. Cet État, animé par des chambres corporatives et débarrassé des par­tis, serait “présidentiel” comme la Républi­que de Weimar. Pour d'autres participants au débat, c'était une erreur de vouloir sub­stituer aux divisions engendrées par les par­tis, une division fixe basée sur les métiers, car cette division engendrerait des conflits, effacerait la solidarité et ne favoriserait pas l'avènement de la Volksgemeinschaft. Au système républicain, les plus conservateurs voulaient substituer une “dictature décision­naire”, tempérée par la religion et évitant, du même coup, les excès du fascisme et du bolchévisme. Les nationaux-révolutionnaires, animés par leur idéal combattant, ne suggé­raient rien de concret, puisque, pour eux, toute constitution stable était un non-sens, un provisorium que les aléas, les impondé­rables de l'histoire allaient balayer tôt ou tard.

Vers un nouvel État ?

Le plus souvent, cette idée d'un “nouvel État” s'exprime dans l'aspiration à un “Reich nouveau”. Après la tourmente de 1919/18 et celle de la révolution spartakiste, cette spé­culation, à accents messianiques, va aboutir sur le terrain politique, non sans avoir, avec Stefan George, opéré un détour par le mon­de enchanteur de la poésie. Dans les rangs de la Deutsche Freischar, pétrie d'idéalis­me philosophique, le Reich est un idéal qu'on essaie d'atteindre mais qui ne sera ja­mais de “ce” monde... Pour les groupements “jeunes-conservateurs”, placés sous le patro­nage du vieil Amiral von Trotha, le Reich idéal acquiert des contours plus concrets : ceux de la Mitteleuropa des projets fomen­tés au cours de la Première Guerre mondia­le. Ce Reich serait la puissance hégémoni­que en Europe, entre la Mer du Nord et la Mer Noire. Il réaliserait la synthèse entre d'une part, ce mélange de lourdeur et de mysticisme enflammé des Russes et, d'autre part, la sécheresse rationaliste et stérilisan­te de l'Occident anglo-français. Les natio­naux-révolutionnaires se moqueront de ces spéculations aux relents mystiques, réaction­naires et étroitement nationalistes, souligne U. Treziak. Enregistrant les leçons de Spengler et d'Ernst Jünger, ces jeunes gens savent confusément que l'idée de Reich alle­mand est morte et que s'ouvre l'ère des “grands espaces”, organisés selon des princi­pes nouveaux, calqués sur les impératifs de la “Technique”. Eberhard Köbel, dit “tusk”, chef de la “dj.1.11” (Deutsche Jungenschaft 1. November), voulait faire table rase des idées du passé, des spéculations oiseuses sur le Volk, la Heimat ou le Reich, pour consacrer les forces de la jeunesse à forger un ordre propagateur d'une Weltanschauung nouvelle, hyper-politisée et activiste, moder­niste et surhumaniste.

Un tel ordre constituait, peut-être à l'insu de ses protagonistes, une synthèse entre le mysticisme des ligues traditionnelles et l'i­déal guerrier de la communauté de combat, soudée et disciplinée, que représentait le communisme soviétique en Russie et dans les cellules militantes des PC européens. Le glissement vers l'activisme pur des NR, cou­plé à l'ouverture au socialisme, idéologie ju­gée capable de structurer la Volksgemeinschaft solidaire, conduira bon nombre d'in­tellectuels des mouvements de jeunesse à s'interroger sur la valeur et la fonction du marxisme. Dès l'abord, les sentiments à l'é­gard du marxisme sont plutôt négatifs : l'idée de Volksgemeinschaft s'adresse à tous les citoyens et pas seulement à la classe ou­vrière ; de ce fait, le marxisme est une idéologie partisane qui divise la nation et l'affaiblit. Pour Paetel, idéologue social-ré­volutionnaire et national-révolutionnaire (NR), le marxisme est certes à rejeter mais, dans ce rejet, il ne faut surtout pas oublier l'urgente nécessité du combat de classe me­né par le prolétariat allemand. Le proléta­riat allemand est la partie du peuple la plus victimisée par l'ordre de Versailles ; donc, le nationaliste, intellectuel qui s'est détaché des contingences de classe pour adopter une perspective “régalienne”, doit soutenir acti­vement le combat du prolétariat allemand, car un prolétariat précarisé affaiblit la na­tion tout entière.

Admiration pour Lénine et socialisme de Plan
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[La misère s'abat sur l'Allemagne, comme sur le reste du monde capitaliste, à la suite du krach de 1929. Cette précarité omniprésente entraîne la politisation croissante des mouvements de jeunesse. Les mouvements apolitiques, soucieux de respecter le principe de non-intervention dans le monde des adultes préconisé par la Wandervogel des origines, seront progressivement absorbés par les formations communistes ou nationales-socialistes. Ci-dessus, une soupe populaire est distribuée à des miséreux à  Berlin  en 1931]
Si le marxisme est contesté, en tant qu'i­déologie génératrice de partis, le léninisme est accepté avec enthousiasme parce qu'il substitue au slogan “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous”, la parole “Prolétaires et Peuples opprimés de tous les pays, unissez­-vous”. Lénine, ce « gaillard » de grande enver­gure, comme le décrivait une brochure NR, avait forgé un instrument de libération des peuples opprimés ; et le peuple allemand, à cause de Versailles, était un peuple cruelle­ment opprimé par le capitalisme internatio­nal.

Vu la complexité de la société allemande, offrant aux regards une diversité plus cha­toyante que la société russe pré-révolution­naire où dominait lourdement l'élément pay­san, le modèle bolchévique se révèle inadé­quat. C'est pourquoi, dans les ligues et mou­vements, germe l'idée d'une “Économie de Plan”. Cette économie n'abolit pas la pro­priété privée des moyens de production mais limite et canalise le pouvoir d'utilisation de ces moyens au bénéfice de la collectivité. L'État devient ainsi l'avocat permanent des démunis. L'économie de Plan vise à maximi­ser les virtualités créatrices du peuple et à promouvoir une souveraineté nationale en matière économique.

Dans cet univers juvénile et militant, le na­tionalisme subit une mutation : il n'est plus adhésion passive et apolitique à la nation mais devient une “milice intérieure” qui mo­bilise en permanence la totalité de la per­sonne. Ernst Jünger écrira toutefois que le nationalisme des NR n'est en rien construc­tif ; il vise essentiellement à détruire l'ordre établi de Weimar, à rejeter avec passion tout ce qui est occidental. C'est sa dimen­sion “anarchique”, que nous devons bien ju­ger telle, vu l'absence de projets concrets et réalisables dans la littérature NR de l'é­poque, malgré les suggestions séduisantes qu'elle recelait.

Pourquoi relire aujourd'hui les écrits bündisch ?

Et c'est dans ce hiatus entre la richesse théorique des illuminations séduisantes et la faiblesse du discours pratique, que doit se nicher toute critique contemporaine du dis­cours NR et bündisch. U. Treziak re­prend à son compte les critiques rationalis­tes actuelles de RFA, qui mettent en exer­gue, pour les réfuter, l'irrationalisme et le propagandisme des textes NR. Mais elle ne tombe pas trop dans les excès des zélotes qui affirment, péremptoires, la filiation di­recte entre idéologie bündisch et hitlérisme. Avec A. Klönne, elle constate la parenté lexicologique, tout en admettant que d'au­tres possibles auraient pu naître de l'idéal de la Volksgemeinschaft, comme une so­cial-démocratie planiste, un communisme à discours plus “organicisant”, etc. Ces possi­bles ne se sont toutefois pas concrétisés et U. Treziak, A. Klönne et les autres analystes critiques ont beau jeu, aujourd'hui, de tergiverser en disant que, malgré les nu­ances qu'il faut apporter, malgré le refus de l'ordre nazi par bon nombre de chefs bün­disch après 1933, la parenté de vocabulaire suscite la suspicion a posteriori.

Le passé étant ce qu'il est, la participation d'écrivains aussi essentiels que les frères Jünger, Ernst von Salomon, etc., à l'aven­ture et à la littérature NR, la diversité des engagements des figures de proue NR de 1933 à 1945, n'autorise aucune simplification ni aucun jugement moralisateur de la part de nos contemporains, vivant dans un tout autre contexte. Paetel a participé à la guer­re d'Espagne du côté républicain, Harro Schulze-Boysen a travaillé pour l'Orchestre Rouge — ce qui lui a valu la potence — Nie­kisch a croupi dans un camp d'internement, le dessinateur A. Paul Weber a purgé quel­ques mois de prison avant de mettre sa ver­ve anti-britannique au service de Goebbels, Ernst Jünger a choisi une espèce d'émigra­tion intérieure, Köbel/tusk a pérégriné de Stockholm à Londres, étapes d'un exil sans relief, Ernst von Salomon s'est retiré dans sa tour d'ivoire pour ciseler anticipativement ses moqueries inclassables, beaucoup de figu­res moins connues ont sans doute fini dans l'uniforme d'un officier de la Waffen SS ; cette vaste panoplie de destins révèle sûre­ment une chose : l'univers NR ramasse toutes les hésitations, tous les engagements exis­tentiels, toutes les motivations de notre siècle. De là, il est microcosme et intéres­santissime à étudier. Pourquoi ne pas com­parer le destin tragique et réel de ces per­sonnages avec ceux, fictifs, des romans d'A­bellio, lui-même collabo et résistant à la fois...
♦ Ulrike Treziak, Deutsche Jugendbewegung am Ende der Weimarer Republik : Zum Ver­hältnis von Bündischer Jugend und National­sozialismus, dipa-Verlag, Frankfurt am Main, 1986, 137 p.
► Article paru sous le pseudonyme de "Luc Nannens", Vouloir n°43/44, 1987.
• Notes :
  • (1) Cf. Arno Klönne, Zurück zur Nation ? Kontroversen zu deutschen Fragen, Diede­richs, Köln, 1984. Cf. également, A.K., “Ein­leitung”, in Michael Jovy, Jugendbewegung und Nationalsozialismus, Lit, Munster, 1989. (Cf. Vouloir n°15 et 28/29).
  • (2) Cf. Kurt Sontheimer, Antidemokratisches Denken in der Weimarer Republik : Die poli­tischen Ideen des deutschen Nationalismus zwischen 1918 und 1933, DTV (WR 4312), München, 1978.
  • (3) Cf. Arno Klönne, « Der lange Abschied vom Bürgertum ? Anmerkungen zur Geschich­te von Jugendbewegungen », in : Joachim H. Knoll & Julius H. Schoeps, Die Zwiespältige Generation : Jugend zwischen Anpassung und Protest, Burg Verlag, Sachsenheim, 1985.

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