dimanche 9 février 2014

Le livre politique à la Foire de Francfort (2)




Le livre politique à la Foire de Francfort

(octobre 2003 – 2ième partie – L’éditeur britannique I. B. Tauris)



Chypre toujours divisé :

L’anthropologue cypriote-grec Yiannis Papadakis vient de faire paraître un ouvrage sur l’histoire de l’«Ile d’Aphrodite» au 20ième siècle : il rappelle les étapes de la lutte anti-coloniale contre les Britanniques, le chaos qui a suivi la décolonisation, la guerre civile entre Orthodoxes et Musulmans turcs, l’invasion turque de 1974, les déplacements de population et les affres de la partition de l’île. Mais son ouvrage n’est pas seulement politique et historique : anthropologue, Papadakis veut aller à l’encontre des gens, écouter ceux qui ont vécu cette succession ininterrompue de drames. Une documentation indispensable pour comprendre le sort de ce pays insulaire, dont la position stratégique est capitale. En effet, l’Europe (et la Russie) sera/seront forte(s) si Chypre est fermement tenue par des armées européennes, si les bases britanniques deviennent des bases européennes, où stationneront plutôt des soldats grecs, russes, allemands, espagnols, autrichiens, hongrois et serbes, communiant dans le  souvenir commun des longues luttes contre les dangers sarasin et turc, menées pour le salut de l’Europe toute entière. Il ne faut jamais oublier que le Vizir Sokollu, après la bataille de Lépante a dit : «En prenant Chypre, nous leur avons couper le bras; en coulant notre flotte, ils nous ont rasé la barbe; un bras ne repousse pas; la barbe repousse». Comme la plupart des hommes politiques turcs, Sokollu parlait un langage clair; il faut retenir sa leçon : l’Europe doit retrouver ce bras. Sa survie stratégique en dépend. A ce titre, toute information sur Chypre est utile.

Yiannis PAPADAKIS, Echoes from the Dead Zone. Across the Cyprus Divide, I. B. Tauris, London, à paraître en avril 2004, ISBN 1-85043-428-X. £17,95.



De 1789 à Le Pen :

Deux historiens anglais de l’Université de Reading, Nicholas Atkin et Frank Tallett viennent de publier une histoire de la “droite” française, assez originale. Nos deux historiens partent du principe que les thématiques classées à “droite” en France sont des constantes incontournables de la vie politique française, qui ont contribué à façonner les institutions depuis la Révolution, dans tous les domaines (politique, économique, social, culturel, religieux). Les deux auteurs ne font pas l’impasse sur les phénomènes raciaux et les théories racialistes, élaborées en France au fil des temps. Ils effectuent un tour d’horizon et montrent quelles influences les droites ont exercé sur le bonapartisme, sur Vichy, sur les événements relatifs aux deux guerres mondiales, sur le gaullisme et le post-gaullisme, sans oublier la persistence du phénomène Le Pen, depuis le “Tonnerre de Dreux” en 1984. En dépit de revers électoraux récurrents, les droites françaises demeurent une force politique puissante et agissante. N’oublions pas qu’après les événements de mai 68, la  foule gaulliste était bien plus  nombreuse  sur les Champs Elysées que tous les contestataires réunis! Et que le gouvernement issu des élections tenues immédiatement après ces événements était majoritairement de droite. Ces élections ont sanctionné une débâcle politique de la gauche. Il nous paraît intéressant de lire un ouvrage britannique sur ce sujet, de voir comment les droites françaises sont perçues dans le monde anglo-saxon, de découvrir ces thèses en même temps que les décideurs politiques britanniques et américains, qui, à coup sûr, à la suite d’une lecture de ce livre, moduleront leurs propres actions politiques, ouvertes ou souterraines, qui concerneront la France.

Nicholas J. ATKIN & Frank TALLETT, The Right in France. From Revolution to Le Pen, I. B. Tauris, London, 2003, ISBN 1-86064-916-5, £14,95.



Aux sources des questions tchétchènes et daghestanaises:

Lesley Blanch, écrivain britannique, spécialiste, en autres choses, de l’écrivain français Pierre Loti, s’est penchée sur l’histoire du Caucase et, plus particulièrement, sur la période de la “Grande Guerre caucasienne”, qui a fait rage entre 1834 et 1859, quand les armées du Tsar se sont ébranlées vers le Sud pour conquérir les glacis musulmans, établis dans ces régions d’altitude plus élevée, afin de mieux menacer les plaines russes : les puissances musulmanes, pourtant sur le déclin, entendaient conserver ces portes d’accès à la plaine ukrainienne et partant au cœur de l’Europe via la plaine hongroise. La résistance islamo-caucasienne s’est montrée particulièrement âpre dans deux régions, revenues à l’avant-plan de l’actualité : la Tchétchènie et le Daghestan. Elle rappelle la trajectoire combattante de l’Imam Chamyl, la figure guerrière qui sert de modèle aujourd’hui encore aux terroristes tchétchènes, financés et aidés par les Etats-Unis, la Turquie et l’Arabie Saoudite pour affaiblir la Russie et démembrer ses frontières stratégiques. Surnommé le “Lion du Daghestan”, l’Imam Chamyl réussit à tenir en échec les armées russes pendant vingt-cinq ans, prouvant par là même, que la région est difficile à prendre et permet une guerre de partisans de longue durée. L’histoire connait des constantes que le stratège doit garder en tête. 

Lesley BLANCH, The Sabres of Paradise. Conquest and Vengeance in the Caucasus, I. B. Tauris, London, à paraître en février 2004, ISBN 1-85043-403-4, £12,99.

Références du livre sur Pierre Loti du même auteur : Lesley BLANCH, Pierre Loti. The Legendary Traveller, à paraître en mai 2004, I. B. Tauris, London, 1-85043-429-8, £9,99.



Gengis Khan :

On sait que Brzezinski, l’homme qui a théorisé la nécessité, pour les  Etats-Unis, d’ancrer leur puissance dans les “Balkans eurasiens”, soit l’Asie centrale turcophone et musulmane de l’ex-URSS, se donne pour modèle l’empire mongol de Gengis Khan. Ses disciples pourront désormais se référer au livre d’un grand spécialiste néerlandais du grand conquérant mongol, Leo de Hartog. Celui-ci insiste notamment sur la vitesse et l’ampleur territoriale de ses conquêtes, mais aussi, comme Brzezinski, sur l’absence totale d’organisation qu’il laissait derrière lui. Leo de Hartog rappelle qu’au départ de cette vaste zone de steppes, au sud de la toundra nord-sibérienne, Gengis Khan et ses cavaliers mongols ont pu conquérir ou menacer très sérieusement toutes les puissances du “rimland” ou de l’“Outer Crescent” (pour reprendre les terminologies de McKinder et de Spykman). Les Mongols ont en effet désorganisé totalement l’Asie centrale (comprenant auparavant des royaumes indo-européens bouddhistes), l’Afghanistan, la Perse et l’ancien espace des Scythes en Russie méridionale. Ils ont failli envahir l’Europe en 1237 et en 1242. Le travail de l’historien néerlandais peut servir deux objectifs géostratégiques actuels : 1) conforter la théorie gengiskhanide de Brzezinski ou 2) apprendre aux puissances jadis vaincues et ravagées par les Mongols à prendre les mesure qui s’imposent pour empêcher la réédition de pareilles catastrophes ou pour éviter d’être affaiblies par une stratégie différente, mais, en utlime instance, inspirée par la geste de Gengis Khan.

Leo de HARTOG, Gengis Khan. Conqueror of the World, I. B. Tauris, London, 2003, ISBN 1-86064-972-6, £9,99.



Glubb Pacha, Commandeur de la “Légion Arabe” :

Benny Morris est un spécialiste de l’histoire du Moyen Orient et professeur à l’Université Ben-Gourion en Israël. Il vient de sortir une première histoire du Général John Glubb, dit Glubb Pacha, dernier pro-consul britannique en Palestine et en Transjordanie. Sir John Glubb a commandé la fameuse “Légion Arabe” entre 1936 et 1956. En 1948, ses troupes tiendront tête aux forces israéliennes et conserveront la Cisjordanie pour le monde arabe. Les objectifs de ce général sont examinés pour la première fois sur base de documents britanniques, israéliens et arabes. L’analyse de son long itinéraire permet également de juger plus objectivement l’histoire palestinienne, en se dégageant des vérités propagandistes, assénées par les uns et les autres.

Benny MORRIS, The Road to Jerusalem. Glubb Pasha, Palestine and the Jews, I. B. Tauris, London, 2003, ISBN 1-86064-989-0, £14,95.



Israël : le “clash” des historiographies :

Benny Morris, de l’Université Ben-Gourion, se penche également sur les controverses qui opposent les différentes écoles d’historiens en Israël aujourd’hui. Cette querelle des historiens israéliens a commencé vers les milieu des années 80 et porte, pour l’essentiel, sur la formation de l’Etat hébreu en 1948 et sur le conflit israélo-palestinien. En gros, la querelle oppose les sionistes “traditionnels” aux non-sionistes “révisionnistes” (ou aux anti-sionistes). Nous n’entendons pratiquement rien filtrer dans les médias francophones de ce débat, pourtant très important pour l’histoire de la seconde moitié du vingtième siècle. Il nous apprendrait pourtant beaucoup sur le conflit entre Israël et les Palestiniens et sur les débats qui, finalement, minent la cohésion sociale d’Israël. Nous avions publié un article sur cette question : Irene CASPARIUS, «La querelle des historiens en Israël», in : Nouvelles de Synergies Européennes, n°48, 2000.

Benny MORRIS, Making Israel. The Clash of Histories, I. B. Tauris, London, à paraître en mai 2004, ISBN 1-8543-441-7 (avec reliure), £40,00, ou ISBN 1-85043-442-5 (avec brochure), £15,95.



Une histoire des Kurdes :

Spécialiste du Moyen-Orient, David McDowall se penche sur l’histoire des Kurdes, peuple de langue indo-européenne divisé en cinq Etats. L’auteur récapitule l’histoire kurde depuis le 19ième siècle, analyse les rivalités entre clans kurdes, rivalités tragiques qui permettent à des puissances tierces de les manipuler à l’envi pour réaliser leurs propres desseins. Un aspect important de ce conflit protéiforme : l’incapacité des Etats modernes à répondre au défi kurde. McDowall soulève là un problème juridique important, non seulement pour le peuple kurde, mais aussi pour tous les autres peuples sans Etat.

David McDOWALL, A Modern History of the Kurds, I. B. Tauris, London, 2003, ISBN 1-85043-416-6, £15,95.



L’eau dans le conflit israélo-palestinien :

On sait que l’eau, l’«or bleu», joue un rôle considérable dans le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens. Beaucoup de textes, d’articles, d’essais et de livres ont déjà abordé ce sujet. Mais Jan Selby, de l’Université d’Aberystwyth au Pays de Galles, pousse son étude plus loin, échappe de ce fait aux généralités que l’on pourrait énoncer sur cette problématique, en épluchant les témoignages d’administrateurs des eaux et d’ingénieurs hydrauliques.

Jan SELBY, Water, Power and Politics in the Middle East. The Other Palestine-Israel Conflict, I. B. Tauris, London, 2003, ISBN 1-86064-934-3, £39,50.



Atatürk et Reza Shah :

Erik J. Zürcher et Touraj Atabaki sont tous deux professeurs aux Pays-Bas, à Leiden et à Utrecht. Ils viennent de publier un ouvrage particulièrement intéressant sur l’émergence de deux pouvoirs “modernistes” en terre d’Islam : le pouvoir kémaliste d’Atatürk en Turquie et le pouvoir de Reza Shah en Iran. Au départ, il s’agissait d’adopter une forme de démocratie constitutionnelle, mais la modernisation et la sécularisation  —que celles-ci impliquaient— postulaient des mesures autoritaires, quasi dictatoriales. D’où l’ambiguïté du processus : est-il moderniste et progressiste ou est-il une forme vaguement modernisée du despotisme oriental? Les politiques occidentales, surtout britanniques et américaines, véhiculent, elles aussi, cette ambiguïté : elles applaudissent au mouvement de modernisation mais dressent aussitôt des embûches quand les régimes ainsi installés s’avèrent trop efficaces ou collaborent trop étroitement avec des concurrents européens potentiels. La même règle vaut pour le nassérisme ou le baathisme arabes (Saddam Hussein en étant la dernière victime). Le travail de Zürcher et Atabaki nous permet d’analyser plus clairement ces processus, trop peu connus en Europe.

Touraj ATABAKI & Erik J.  ZÜRCHER (ed.), Men of Order. Authoritarian Modernization under Atatürk and Reza Shah, I. B. Tauris, London, 2003, ISBN 1-86064-426-0, £39,50.



L’émergence de l’Iran moderne :

Touraj Atabaki, professeur à Utrecht et à Amsterdam, consacre un ouvrage à l’émergence de l’Iran moderne. Entre 1906 et 1909, l’Iran connait une crise politique qui débouche sur une “révolution constitutionnelle”, favorisée par les Britanniques et le parti pro-occidental des Cadets en Russie, mais regardée d’un mauvais œil par les forces conservatrices en Russie, qui voient la Perse se faire satelliser par la Grande-Bretagne. En Iran même, cette “révolution constitutionnelle” rassemble beaucoup d’adeptes dans les villes, mais rencontre une vive opposition dans les campagnes. Les peuples nomadisants se révoltent, précipitant le pays dans le chaos. L’Iran a failli se désintégrer et la première tentative de modernisation a débouché sur un échec. Les modernisateurs ont alors parié sur une personnalité charismatique et énergique, Reza Shah, qui rétablira l’ordre et entamera le processus de modernisation par une voie ferme et autoritaire. Cet ouvrage aborde donc une problématique récurrente dans les pays moins développés : la modernisation peut-elle s’effectuer par le biais d’une forme de démocratie qui n’a jamais fonctionné qu’en Europe et en Amérique du Nord? Plaquer les critères de cette forme de  démocratie sur une réalité qui ne l’a jamais connue est-elle une politique intelligente, exempte de toute volonté de satellisation? L’ouvrage historique d’Atabaki peut nous aider à répondre concrètement à cette question.

Touraj ATABAKI, Iran and the First World War. The Emergence of the Modern State, I. B. Tauris, London, à paraître en mai 2004, ISBN 1-86064-964-5, £35,00.



L’Iran de 1941 à 1953 :

Les douze années qui vont de 1941 à 1953 ont été cruciales dans l’histoire de l’Iran contemporain. Elles  commencent par la double  occupation britannique et soviétique, consécutive à la maîtrise par les alliés occidentaux du Proche- et du Moyen-Orient (campagne d’Irak en mai 41, campagne contre le Liban et la Syrie de Vichy en juin-juillet 41). La nécessité d’alimenter en armes et en munitions les arrières du front soviétique contre les armées allemandes rendait nécessaire l’occupation de l’Iran, de ses chemins de fer et de ses côtes sur la Caspienne. Reza Shah, le modernisateur de l’Iran, doit abdiquer en faveur de son fils (qui sera renversé par Khomeiny en 1978). L’ouvrage de Fakhreddin Azimi explore pour la première fois, de manière complète et scientifique, cette période de troubles ininterrompus, notamment parce qu’il utilise des documents iraniens, dont on n’a jamais fait l’exégèse en une langue occidentale. Le livre analyse aussi les péripéties du gouvernement nationaliste du Dr. Mossadegh, renversé par la CIA en 1953. Mossadegh avait réussi à obtenir une majorité parlementaire absolue pour nationaliser le pétrole iranien en 1951, qui, jusqu’alors, avait été aux mains des Britanniques. Les Américains seront l’instrument de la vengeance de Londres : John Forster Dulles craignait avant toute chose la neutralisation de l’Iran, assortie d’une bienveillance à l’endroit du grand voisin soviétique. Tels étaient ses arguments pour convaincre la CIA d’agir. Pourtant Mossadegh n’était nullement philo-communiste : il avait fait campagne pour éliminer toute présence soviétique dans le Nord de l’Iran, avait maté durement des manifestations communistes, avait mis son veto à la création d’une compagnie irano-soviétique du pétrole, qui risquait bien évidemment de faire passer le pays d’une domination britannique à une domination soviétique. En 1949, le parti communiste iranien, le « Tudeh », avait été interdit. Mossadegh n’avait jamais levé cette interdiction. Les rapports remis à la présidence américaine, pour la convaincre d’agir contre Mossadegh, avançaient l’argument que l’alliance entre nationalistes et communistes était imminente et que cette alliance allait profiter aux Soviétiques. Ils étaient pure invention. Cette période a donc été cruciale pour l’Iran, mais aussi pour toute l’histoire du monde. La révolution islamiste de 1978 est une conséquence directe, bien que lointaine, des événements de 1953. Son impact demeure capital aujourd’hui encore. Raison pour laquelle le livre de Fakhreddin Azimi doit être lu par tous ceux qui veulent comprendre les événements internationaux, sans accepter benoîtement le prêt-à-penser des médias.

Fakhreddin AZIMI, Iran : The Crisis of Democracy 1941-1953, I. B. Tauris, London, à paraître en mai 2004, ISBN 1-85043-093-4, £49,50.




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