vendredi 2 janvier 2015

Othmar Spann et l'État vrai

Archives, 1984

Othmar Spann et l'État vrai

Recension : Othmar SPANN, Il vero Stato, Lezioni sulla dissoluzione e ricostruzione della società (volume I : Essenza e struttura della società), Padova, Edizioni di Ar, 1982, 93 p. [trad. : Der Wahre Staat : Vorlesungen über Abbruch und Neubau der Gesellschaft, 1920] 

Revenir aux sources de la pensée politique, c'est recourir aux théories solidement charpentées des grands penseurs, généralement mal lus, mal compris, caricaturés par les nervis politiciens. À Padoue, les Edizioni di Ar s'assignent pour objectif la redécouverte des théoriciens oubliés ou méconnus. Parmi eux, Costamagna (cf. Vouloir n°5) et l'Autrichien Othmar Spann, né à Vienne le 1er octobre 1878. Formé aux universités de Vienne, Zürich et Tübingen, il a enseigné à Brünn de 1909 à 1919 ; ensuite, il a repris une chaire d’économie et de sociologie à Vienne et l’a gardée jusqu’en 1938. Il est mort à Neustift (Burgenland) le 8 juillet 1950.

À rebours de la plupart des sociologues contemporains, Spann classe d'une part les tendances théoriques “individualistes” (propres à l'humanisme de la Renaissance et au jusnaturalisme) et, d'autre part, les tendances organiques (dont l’ancêtre philosophique demeure l'État platonicien). Rousseau [ou plutôt le rousseauisme] nous a accoutumé à la vision d'un “homme naturel” libre de tout lien et à une conception contractuelle des échanges sociaux. Reprise et complétée par Kant (qui y ajoute l’éthique) et par Hegel (qui lui ôte son schématisme simpliste), cette vision [ou plutôt cette démarche hypothético-déductive] détermine toute la sociologie [ou plutôt la philosophie sociale] du XIXe siècle. L’unique objet de l’État, c'est alors d’assurer un équilibre entre tous les hommes-atomes et toutes les associations contractuelles provisoires. Sans conscience historique, cet État gestionnaire ne comprend aucune communauté de destin, aucune nécessité politique ou géopolitique. Sur le plan de la théorie, c'est Hans Kelsen qui a le mieux illustré et défendu ce formalisme gestionnaire.

Spann part de prémisses radicalement différentes. Pour lui, l’État (la chose politique) est une réalité primaire et essentielle. L'homme n'est jamais seul, isolé comme le “bon sauvage” de Rousseau [ou plutôt du rousseauisme car il n'y a pas de théorie du “bon sauvage” chez Rousseau : l’état de nature est une fiction théorique]. Dans une communauté organique, l’homme ne commet pas de contrat mais vit implicitement des liens organiques. Pour Spann, l'individualisme est dès lors dégénérescence. Face à la dissolution individualiste, Spann propose d’articuler la société en Stände (les “états” du Moyen Âge et de l'Ancien Régime), représentés par une Ständehaus (“maison des états”) qui remplacerait les parlements des démocraties libérales. L’homme n’est lui-même que dans des rapports tribaux, communautaires, professionnels : seul, il est aliéné et devient facteur de dissolution du tissu communautaire. On est d’autant plus qu'on participe [1]. Isoler les individus les uns par rapport aux autres, c’est dissoudre la forme sociale organique et déterminée où ils s'inscrivent nécessairement, pour déboucher sur un simulacre indéterminé et mécanique, sort de nos sociétés occidentales actuelles. Mais cette attention aux liens organiques ne s’adresse-t-elle pas, finalement, qu’aux micro-ensembles, aux micro­-communautés ? Pourquoi parler alors de l’État vrai ? D'une macro-communauté où les liens ne peuvent plus se baser sur les affinités, familiales ou professionnelles ?

À l'instar de son maître à penser, Platon, Spann estime que ce sont les philosophoi, les souverains-philosophes, qui doivent présider à l'harmonisation du “tout”, en coordonner les multiples facettes et assurer le passage ordonné de la micro-entité villageoise ou professionnelle à la macro-structure politique. Cette vision implique deux choses : d'abord, un élitisme conscient, contraire aux affirmations de nos idéologies dominantes même s’il ne trouve pas sa justification dans l’argent et se différencie radicalement de toute ploutocratie. Ensuite, si les souverains, les organisateurs du politique sont des philosophoi, les facteurs culturels et métapolitiques, au sens large, priment les facteurs strictement structurels. On en déduira que toute action politique prend son élan à partir d'une conception-du-monde, d'un sens de l’histoire, d’une vision de l’homme qui échappent aux critères d'analyse purement rationnels. Il importe donc de savoir quel sens on donne à l’homme et à l'histoire avant d’élaborer des structures pour la routine quotidienne.

L’œuvre de Spann compte plus de 9.000 pages. Nous nous sommes bornés à n'esquisser vaguement que quelques grandes lignes. Spann a, n'oublions pas de le signaler, eu une influence considérable en Belgique dans l'entre-deux-guerres. À savoir pour compléter intelligemment Jacob Adriaan de Wilde (ndlr: homme politique néerlandais, attaché au courant dit "anti-révolutionnaire" mais dont la carrière ne fut nullement interrompue par la seconde guerre mondiale).

►recension parue sous le pseudonyme de "Luc Nannens", Vouloir n°7, 1984.

• note en sus :

1. « Cette conception répond également à la philosophie sociale catholique, qui conçoit l'idée corporative dans un sens non pas fasciste ou anti-démocratique, mais coopératif. Pour cette philosophie, corporation signifie coopération. L'Autriche ne pourra réaliser l’idéal corporatif ou “professionnaliste” au sens économique idéal, qu'elle a puisé dans l'encyclique Quadragesimo anno, que si elle assoit également son indépendance et son autonomie d’État sur l'idée de la coopération, en reconnaissant qu'il y a plusieurs philosophies (Weltanschaungen) politiques et qu'elles doivent collaborer de façon démocratique sur le terrain de la patrie commune » (Ernst Karl Winter, « L'Autriche, l'Allemagne et le catholicisme », in : Politique étrangère n°2, 1937).

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