Un premier essai sur l’œuvre de Zinoviev
• Recension : Claude Schwab, Alexandre Zinoviev : Résistance et lucidité, L’Âge d’Homme, coll. Symbolon, Lausanne, 1984, 192 p.
Claude
Schwab, théologien, aumônier de l’Université et de l’École
polytechnique de Lausanne, vient de consacrer un tout premier livre à
l’œuvre fascinante d’Alexandre Zinoviev. Ses raisons sont multiples. Et
il les explique ; il veut engager le grand public à lire attentivement
Zinoviev. Mais il veut surtout que Zinoviev soit lu et compris dans tous
les aspects de son œuvre. On connaît bien le Zinoviev littéraire des Hauteurs Béantes mais moins bien l’essayiste, à la fois sociologue et philosophe, politologue et logicien.
Claude
Schwab est théologien et pasteur ; il cherche donc à dégager de l’œuvre
de Zinoviev les fondements d’un christianisme rénové qui puisse lutter
contre “les formes modernes de péché” qui, toutes, tendent à
déresponsabiliser l’homme, à le conduire à la “pente fatale” qu’est la
recherche égoïste du “plus grand profit possible à tirer du jeu social”.
Essai de sociologie cru et sans illusions, parfaite analyse de cette
recherche égoïste qui mobilise nos contemporains, Le communisme comme réalité (Julliard/L’Âge d’Homme, 1981) pourrait aisément se résumer en une formule : homo homini mus (l’homme est un rat pour l’homme).
Zinoviev
élabore une triple typologie sociale avec : 1) la catégorie des
“résistants” qui finissent toujours par être broyés par le système ; 2)
la catégorie des officiels, nullités parées de prestige, justifiant
leurs positions au nom d’une “pseudo-morale” idéologique et, enfin, 3)
les “indécis”, parfois sympathisants des “résistants” mais qui,
toujours, jouent le jeu, ne prennent jamais de risque, trop lâches pour
transgresser les normes.
Schwab
trouve une opposition dans l’œuvre de Zinoviev : celle qui pose
l’idéologie contre la religion. L’idéologie caractérise la société que
décrit Zinoviev ; pour lui, elle est doctrine de l’univers, de l’homme dans la société et de l’avenir. À cet aspect doctrinal, s’ajoute toujours un appareil
destiné à organiser et modeler les consciences, puis a justifier la
conduite des dirigeants. Zinoviev démarque l’idéologie par rapport à la
science et à la religion. Si la science cherche à découvrir, l’idéologie
vise à standardiser. Si la religion postule la croyance, l’idéologie
s’adopte par calcul rationnel.
La
religion est, pour Zinoviev, un phénomène universel, dont le pivot est
l’âme, l’exigence éthique. Exigence éthique postule la responsabilité.
Schwab cependant va lourdement insister sur l’aspect “moral” de l’œuvre
de Zinoviev, où la solidarité de l’homme qui “possède encore une âme”
va toujours, en toutes circonstances, aller aux “victimes”. Mais
peut-être faudrait-il davantage insister sur l’aspect protestataire de l’exigence éthique, sur la protestation contre les mécanismes sociaux. Si Schwab, de son point de vue de prêtre, valorise l’aspect moral défensif de l’éthique de Zinoviev, nous aurions tendance à souligner l’aspect offensif
et corrosif de sa sociologie. Nos deux points de vue peuvent d’ailleurs
parfaitement se compléter. Mais notre méfiance à l’égard de tout
discours religieux, souvent manipulatoire, l’emportera. Les religions
“officielles”, christianismes occidentaux en tête, ont dégénéré dans
l’acclamatif ahurissant, style Jean-Paul II.
À
notre sens, avant d’être moraliste ou théologien, Zinoviev est un fin
sociologue. Sa tâche prioritaire, c’est de produire une analyse
scientifique de la société. Renversant les perspectives, Zinoviev rend
absurde les “visions officielles”, en accentuant cyniquement leur
réalisme. L’officialité tombe alors dans la caricature. Mais, l’exercice
auquel se livre Zinoviev ne doit pas valoir pour la seule société
soviétique. L’Occident a également besoin de sa sociologie iconoclaste.
La Belgique en tête, avec son totalitarisme administratif, sans doute le
plus lourd après celui du monde soviétique. Le “brave” notable CVP (ou
PRL, PS, etc.), quelle nullité médiocre et obséquieuse n’est-il pas, en
dehors de sa vie publique où il glane quelque maigre prestige ?
La
sociologie de Zinoviev, qu’il veut hisser au niveau scientifique, se
résume à quelques principes élémentaires. En effet, les lois sociales
sont simples : recherche de l’auto-conservation, de l’amélioration des
conditions d’existence. Les règles du jeu social sont, elles aussi,
limpides : minimum de risques pour un maximum de profits ; minimum de
responsabilités pour un maximum de considérations, etc. Dans ce cadre,
l’arrivisme ou le carriérisme est l’art par excellence, avec son sens
tactique pour mettre à profit les circonstances. Tout se passe comme si
l’homme était aux prises avec une énorme machine dont il n’arrive pas à
maîtriser les finalités mais dont il peut utiliser les ressources pour
faire carrière, pour devenir “maître” à défaut d’être responsable (p.
75).
Face
à cette machinerie, il existe des institutions, des espaces de
“résistance” : rôle subversif de la logique, caractère contestataire de
la religion. Le droit institué, les systèmes juridiques, eux, ne sont
plus que les paravents de l’arbitraire. La notion de droit de l’homme,
en Occident, devient une abstraction qui se laisse utiliser à des fins
idéologiques (p. 82). Quelle “praxis” tirer de cela ? Le jeu politique
ne se joue plus dans le droit (constitutionnel, civil ou pénal) et ses
appareils “nécrosés” qui attendent leur inhumation définitive, mais aux
niveaux scientifiques et religieux. La résistance s’opère dans le métapolitique.
Dans
une deuxième partie de l’ouvrage, Schwab cherche à “situer” Zinoviev.
Celui-ci n’a pas cherché à imiter qui que ce soit. Il tire son œuvre de
son vécu, de la religiosité populaire de sa famille paysanne et de son
éducation anti-religieuse soviétique. Ces éléments contribuent tous,
existentiels, populistes ou marxistes, à dénoncer les travestissements
de l’idéologie. Schwab admet que, dans une certaine mesure, Zinoviev est
héritier de Marx. Points communs : leurs prétentions scientifiques.
Zinoviev reprend l’opposition entre pensée petite-bourgeoise et pensée
scientifique, élaborée au siècle dernier par Marx. Le type de pensée
petite-bourgeoise ne fait pas la différence entre l’appréciation
subjective des phénomènes et leurs qualités objectives. D’où les
généralisations hâtives, génératrices de ces platitudes totalitaires qui
font, notamment, la “langue de bois” marxiste. Cet aspect de la pensée
de Zinoviev doit se méditer à la lecture des slogans électoraux. Depuis
une trentaine d’années, ces derniers deviennent de plus en plus
sommaires… Slogans et “langues de bois”, deux facettes du totalitarisme.
Zinoviev estime également, comme Marx, que l’histoire se fait au-delà
des volontés individuelles, ce qui ne semble pas corroborer l’aspect
“théologique” de son œuvre que Schwab met en exergue.
Point
de divergence entre Zinoviev et Marx : Zinoviev n’insiste pas sur
l’importance des processus économiques mais davantage sur les
motivations égoïstes qui sous-tendent la société. Finalement, Zinoviev
nous révèle l’opposition entre le prêtre et le bouffon. Le prêtre est le
gardien des certitudes idéologiques. Le bouffon sait instinctivement où
se situe la limite entre le savoir et le croire. Têtu dans sa
protestation perpétuelle, lucide, il se sait dérisoire quant au rapport
de forces. Son action se résume à faire souffler un ventelet de
contestation dans le château de cartes idéologique que les prêtres
croient éternel.
Cette
certitude des prêtres relève de la “paranoïa”, dit Zinoviev. C’est une
perversion de l’esprit. Quant à la “métanoïa”, elle indique une
conversion de l’esprit, processus que les théologiens chrétiens ont
médité de Paul à Bonhoeffer. La métanoïa est le retournement d’une intelligence qui a pris la mesure de ses limites et qui ne peut plus, de ce fait, s’encroûter dans les dogmes stériles.
Le bouffon, que nous devrions être plus nombreux à imiter, est adepte de l’idoloclasme
(néologisme suggéré par Schwab). Casser les idoles, qui fixent le flux
du monde, tel est l’objectif premier de la stratégie du bouffon. Il faut
féliciter Claude Schwab pour nous avoir offert un premier essai sur
Zinoviev, pour avoir passé en revue tous les ouvrages du “dissident” et
pour leur avoir donné une interprétation, riche en citations
théologiques. Pour compléter ce panorama, il faudrait lire Zinoviev à la
lumière de Pareto, cet autre briseur de joujoux idéologiques. Il y a
lieu de parier que le siècle prochain élaborera une doxanalyse
(analyse des opinions dans le vocabulaire de Jules Monnerot) pour se
moquer de nos fétiches. Dans ce travail de “bouffons”, nous attendons,
nous espérons, enfin, avec une excitation jubilatoire, beaucoup de
cruauté (Artaud !).
Un
dernier remerciement à Schwab : pour nous avoir révélé un vocabulaire
nouveau. C’est là un arsenal critique précieux. C’était aussi le but
essentiel de cette recension.
►Sous le pseudonyme de "Bertrand Eeckhoudt", Vouloir n°7, 1984.
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