samedi 27 avril 2019

"No Society" de Christophe Guilluy



« No Society » de Christophe Guilluy

par Robert Steuckers

Christophe Guilluy est géographe : on lui devait déjà deux ouvrages fondamentaux sur la France d’aujourd’hui, La France périphérique et Le crépuscule de la France d’en haut. Dans le premier de ces volumes, il constatait que son pays était divisé en deux avec, d’un côté, les zones de développement, les pôles urbains qui fournissaient encore de l’emploi et, de l’autre, les zones de ressac, comprenant certes les campagnes mais aussi bon nombre de petites villes, jadis prospères, aujourd’hui délaissées par le pouvoir et par ses habitants. C’est ce qu’il appelle la « France périphérique », celle qui est en marge du monde qui compte. Dans le second ouvrage, Guilluy constatait l’avènement, dans les pôles urbains branchés sur la globalisation planétaire, d’une classe de hipsters, nouvelle bourgeoisie qui oublie carrément que la « France périphérique » existe, engendrant de la sorte un divorce avec les classes populaires qui, elles, subissent le ressac de plein fouet, voient leur pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil, sont sommées de payer le renflouement des banques, sauvées par l’Etat après la crise de 2008. En fait, Guilluy brosse le tableau d’une France, dix ans après le déclenchement de la crise, où plus aucun artifice fallacieux ne parvient encore à masquer les dégâts provoqués par le système bancaire. 

Dans « No Society », troisième ouvrage majeur de Guilluy, notre auteur montre que tout ce qui « fait société » s’estompe et disparaît : c’est le résultat d’un dogme du néolibéralisme thatchérien que la Dame de Fer avait résumé en une phrase choc, « There is no society ». Ce dogme, exprimé de manière si lapidaire par Thatcher, signifie un abandon du Bien Commun, pierre angulaire de la politique depuis Aristote. Il n’y a plus de société organique mais une « société relative », dit Guilluy, voire une « a-société ». Les « classes d’en haut » ont fait sécession, se sont claquemurées dans leurs « citadelles », explique Guilluy, et les « classes d’en bas » ruminent leur défaite et leur exclusion, s’exprimant, avec colère, en faveur des partis populistes, lors d’élections ou, plus récemment, se mobilisant dans les colonnes de gilets jaunes qui assiègent, chaque samedi, les villes françaises.
Guilluy a bien conscience que le phénomène ne concerne pas que la France : il constate des fractures similaires aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Italie (où les classes perdantes et contestatrices ont accédé au pouvoir avec Salvini et Di Maio). 

Guilluy suggère des modèles d’interprétation de la crise économique et sociale que nous vivons, partout en Europe, depuis la crise de 2008. 

-          La classe moyenne (50 à 70% de la population) n’est plus intégrée dans le modèle en vigueur ; pour les plus faibles de cette « classe moyenne », il n’y a plus d’ « ascenseur social ». Une fraction très importante de la population est proprement mise à l’écart.

-          La classe politique et médiatique déploie un discours « politiquement correct » pour masquer et combattre la crise sociale en pleine croissance exponentielle. Les médias minimisent la contestation de l’ordre néolibéral dominant et l’attribuent aux « déplorables », créant de la sorte un langage méprisant pour les perdants de la globalisation. Les médias cherchent ainsi à « invisibiliser » le phénomène et à infantiliser les sociétés occidentales. Guilluy constate cependant que les stratégies médiatiques ne fonctionnent plus, qu’elles sont largement décrédibilisées.

-          Les perdants dans le jeu de l’ « économie-monde », cependant, occupent désormais la majorité du territoire de l’Hexagone et forment quantitativement la majorité de la population, ce qui aura immanquablement des répercussions sur son comportement électoral et provoquera des « glissements tectoniques », jusqu’ici imprévisibles.

-          Guilluy montre aussi que la fracture, qu’il a constatée dès la rédaction de son premier ouvrage, entraîne un net recul de l’espérance de vie, surtout dans le Nord de la France et aux Etats-Unis, un taux élevé de suicides chez les paysans français (en 2014, 18% des agriculteurs français avaient un revenu réel de 354 euro/mois ; en 2015, ce chiffre avait déjà atteint 30% !). La société, qui n’existait pas selon Madame Thatcher, cesse de fait d’exister sous un régime qui combine habitudes néfastes, néolibéralisme, globalisme et progressisme capitaliste et sociétal. Le sort des Grecs, que Guilluy déplore tout particulièrement, attend tous les Européens et les Américains du Nord.

-          Les retraités, qui avaient voté majoritairement pour Macron par crainte de voir accéder Marine Le Pen à la magistrature suprême, sont les premiers dupés : c’est sur leurs épaules, déjà fragilisées par l’âge, que le nouveau régime ultralibéral fera peser le poids de la dette pharamineuse que les Etats ont contractée pour sauver les banques à partir de 2008. Ce projet machiavélique, contraire aux promesses électorales faites en 2017, freinera la consommation et entraînera un recul fatidique de la protection sociale.

-          La fragilisation financière des anciennes classes moyennes, désormais exclues de la marche en avant vers la globalisation, entraîne également un recul préoccupant de la « mobilité sociale », le coût des déplacements ou leur durée trop élevée, l’augmentation des prix des loyers, ne permettant pas une migration des plus jeunes vers les pôles d’activité intacts ou, pire, vers les villes universitaires, réduisant ainsi le nombre d’étudiants chez les plus démunis.

-          Dans la France qui est aujourd’hui une société composite, multiraciale en milieux périurbains, la disparition de la classe moyenne, invisibilisée ou marginalisée, fait qu’elle n’est plus le référent culturel principal qui attirait les nouveaux venus. Quel immigré voudrait-il s’identifier aux « déplorables » (français ou américains), aux « ploucs », aux « petits Blancs » (« White trash »), systématiquement brocardés dans les médias et au cinéma ? Les catégories mentales qui permettaient l’intégration jadis ne sont plus prescriptives, aujourd’hui, pour l’immigrant de base, dit Guilluy. La « France d’en haut » est, sur ce chapitre, parfaitement incohérente, explique Guilluy, dans le sens où elle a toujours prôné l’intégration au nom du multiculturalisme ou de l’antiracisme mais a, depuis l’avènement et l’importation du thatchérisme dans la « République » (surtout sous le règne des trois derniers présidents), cassé tous les ressorts de l’intégration et induit ainsi le développement sournois des intégrismes musulmans et des communautarismes subsahariens ou autres.

-          Guilluy annonçait, mais non explicitement, l’émergence du phénomène des « gilets jaunes », en démontrant que les retraités et les fonctionnaires, qui avaient voté Macron pour échapper au lepénisme, ont été les dindons de la farce car ce sont eux que le président ultralibéral a visés dès le départ. Ces catégories, qui lui étaient bienveillantes, se sont retournées contre lui, faisant de sa victoire de 2017 une victoire à la Pyrrhus. Et, partant, de la France un espace de désordre social permanent.

-          Pour se justifier, Macron fait appel à l’antifascisme et à la « pensée complexe ». Il se pose comme un rempart contre le populisme, mis en équation avec le fascisme pour les besoins de la propagande, et comme un « expert-qui-sait-que-les-choses-sont-plus-compliquées ». Guilly montre que l’antifascisme est une mascarade et que l’expertologie dont les classes d’en haut se targuent est un leurre, une fuite en avant qui ne convainc plus les millions de déclassés que compte désormais l’a-société française.

-    Guilluy, qui est un défenseur des régions périphériques de l’Hexagone, n’est pas un centraliste jacobin de la vieille (et sinistre) école. Il craint cependant que la réponse des classes dominantes, bénéficiaires de la globalisation, table sur un émiettement des Etats européens, où subsisteraient vaille que vaille de vastes zones déshéritées et où émergeraient des « Cités-Etats » comme Singapour, où la sécession des élites prendrait une forme politique nouvelle. Contrairement à ce que soutient l’opinion publique en Flandre, Guilluy est sceptique face au mouvement catalan, en lequel il perçoit l’émergence d’une « Cité-Etat », alors que, il faut le reconnaître, les zones rurales catalanes sont indépendantistes tandis que Barcelone reste plutôt pro-espagnole, en dépit des masses immigrées de la ville que les indépendantistes essaient d’attirer à eux.

Il faut donc lire ce livre de Guilluy (et ses deux ouvrages précédents) pour prendre le pouls de l’Hexagone en voie de déliquescence. C’est un impératif pour l’intelligence flamande (et belge) car les zones de ressac les plus emblématiques restent celles qui jouxtent nos frontières. Certes le livre dit beaucoup, mais il ne dit pas tout, et chacun des arguments qu’il avance mériterait de plus amples analyses, un travail auquel chaque véritable citoyen, soucieux du Bien Commun en voie de disparition, doit s’atteler. Guilluy est optimiste, malgré le diagnostic très glauque qu’il pose : quantitativement, les classes populaires déclassées sont plus nombreuses et forceront, dit-il, les classes d’en haut à abandonner leur attitude négative de sécession, d’ostracisation des perdants de la globalisation. 

Robert Steuckers. 

Christophe Guilluy, No Society – La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, Paris, 2018, 18 euro.

L'idée impériale en Europe



L’idée impériale en Europe

Par Robert Steuckers

Article rédigé pour le n°50 du bulletin de l'"Association des Amis de Jean Mabire" . Je remercie Monsieur Bernard Leveaux de m'avoir ouvert les colonnes de cette publication.

A l’heure où « souverainistes » nationalistes et européistes (toutes tendance confondues) s’opposent dans des querelles sans fin sur les réseaux sociaux, il me paraît bon de rappeler la genèse de l’idée impériale européenne dont je suis, idiosyncratiquement, tributaire. Ressortissant des Flandres par lignée maternelle, de la Gueldre, du Limbourg historique et du Comté de Looz (dans la Principauté de Liège) par lignée paternelle, natif du Brabant, je relève forcément d’une identité politique impériale, donc européenne, alliant les traditions bourguignonnes (qui sont « françaises » de souche, en dépit de ce que pourraient arguer des souverainistes atrabilaires dans l’Hexagone…), impériales romano-germaniques (et même pippinides-austrasiennes), impériales habsbourgeoises de Germanie et d’Hispanie. 

Le 15ème siècle bourguignon a été un âge d’or pour nous, avec l’éclosion d’une culture musicale sublime, un art de vie raffiné, un style militaire de haute gamme (avec l’ordre de la Toison d’Or et les Bandes d’Ordonnance des Pays-Bas). Il faudra atteindre la troisième décennie du 20ème siècle pour retrouver le niveau de confort général dans la vie quotidienne dont nous bénéficions sous le Grand-Duc Philippe le Bon. Maximilien I, fils de l’Empereur Frédéric III et bientôt lui-même titulaire de la dignité impériale, allie les héritages bourguignon et impérial-habsbourgeois par son mariage avec Marie de Bourgogne, fille de Charles le Hardi, dit le « Téméraire », tombé sous les murs de Nancy en janvier 1477. L’enfant de ce mariage, impulsé par la volonté et la clairvoyance géopolitique de Marguerite d’York, veuve du « Téméraire » et brillant esprit stratégique et diplomatique, est Philippe le Beau de Bourgogne. Il épouse la fille des rois catholiques d’Aragon et de Castille, scellant ce que l’historien ardennais Luc Hommel appelle la « Grande Alliance ». Charles-Quint, figure tragique, katechon qui n’a pu accomplir sa mission, est l’héritier malheureux de ces trois héritages. Il nous laisse un testament politique européen auquel tout ressortissant de l’actuel Etat belge, de l’Espagne éternelle, de l’Allemagne meurtrie en profondeur par la Réforme qui ne lui a amené que des déboires, des déchirements ou des folies, du Milanais, de l’Autriche, de la Croatie et de la Hongrie (qui sauve l’honneur en nos temps si troublés…) se doit d’être fidèle, faute d’être un vecteur de déchéance et un zombi consumériste, comme disait Dominique Venner dans son livre Le siècle de 1914.

Mais cet empire, dans le cadre actuel d’une Europe hors course dans le grand jeu des confrontations géopolitiques mondiales, que doit-il être et quelles en sont les racines intellectuelles, les prophètes oubliés ? Rappelons d’abord la définition qu’en donne l’historien espagnol Daniel Miguel Lopez Rodriguez : « L’Empire s’appuie sur les Etats déjà en selle pour les orienter vers une fin commune qui les justifient selon une coordination déterminée en commun (…) L’Empire est un système d’Etats régis par une norme commune, fixée par une partie de ce système, soit un Etat qui en sera l’hegemon ». Sans que cet Etat ne fournisse nécessairement tous les cadres de l’Empire : du temps de Charles-Quint, des Wallons ou des Franc-Comtois gouvernaient en Espagne ; Nicolas Perrenot de Granvelle (ci-contre), issu d’une modeste lignée roturière de forgerons comtois, sera le Chancelier de l’Empereur ; le Duc d’Albe, Basque, et le Connétable de Bourbon, Français, commanderont l’armée impériale allemande, comme Götz von Berlichingen ou d’autres capitaines germaniques, etc. Cette solidarité et cette fraternité d’armes entre les peuples de l’Empire se perpétuera jusqu’à la fin de la guerre de succession d’Espagne. Le recrutement de nobles flamands ou wallons pour l’armée espagnole cessera en 1823 seulement, quand l’argent des mines d’Amérique ne parviendra plus en abondance dans la métropole après l’indépendance des nations créoles. L’Artésien, natif d’Arras, Charles Bonaventure de Longueval, comte de Bucquoy, commandera des tercios espagnols comme des régiments impériaux dans les guerres terribles des deux premières décennies du 17ème. Henry et John O’Neill commanderont les troupes recrutées dans la Verte Eirinn. Le Luxembourgeois Jean de Beck commande à Rocroy les tercios allemands et sera, plus tard, blessé mortellement à la bataille de Lens. Le Bruxellois Georges Prosper de Verboom dirige au XVIIème siècle les écoles d’ingénieurs militaires à Bruxelles puis en Espagne. Un portrait de cet officier insigne trône aujourd’hui dans une salle de l’Alcazar de Tolède, devenu le musée militaire du royaume d’Espagne. En 1814 encore, Juan Van Halen y Sarti, d’origine flamande, reprend la forteresse de Lérida grâce à un stratagème audacieux. 
 
Pour Lopez Rodriguez, qui raisonne en termes du 20ème siècle et non en souvenir de Charles-Quint ou de l’ancien empire espagnol, il convient de distinguer les « empires prédateurs » (depredador) et les « empires générateurs » (generador), ou, en d’autres termes, entre impérialismes et impérialités. L’impérialisme n’a pas la volonté d’incorporer ; il est animé par une « isologie », entraînant l’asymétrie entre les colonies et la métropole ou entre les puissances réduites à l’état de « subalternité » et l’hegemon. L’impérialité, en revanche, a la volonté d’incorporer toutes les parties par le biais d’une « synalogie » qui connecte les composantes en dépit de leurs développements civilisationnel ou économique différents en permettant la circulation des biens matériels et noologiques. L’hegemon, dans la logique impériale, sert le tout et élève les peuples au stade politique, les arrache au marasme de l’impolitisme. L’impérialisme, lui, maintient les peuples dans la sujétion et freine tout développement endogène dans ses périphéries, comme le fit l’empire britannique en Inde, terre de haute et ancienne civilisation ou en Irlande, terre de culture qui ramena en Europe les sciences de l’antiquité, alors qu’elle n’avait jamais été soumise aux aigles romaines. Charles-Quint, dans une série d’instructions qu’il envoie d’Augsbourg à son fils, le futur Philippe II, le 18 janvier 1548, insiste pour que les Amérindiens soient traités correctement, dans la justice, pour qu’ils demeurent fidèles à leur roi espagnol et participent à la synergie planétaire que sa « monarchie universelle » entend promouvoir. 


Affirmer le principe de l’Empire suppose justement que la situation politique en place est problématique, instable, précaire et dangereuse comme elle l’était, de fait, du temps de Charles-Quint. Nul mieux qu’Andrès Laguna (1510 ? ou 1511 ?-1559) n’a esquissé la situation de l’époque. Natif de Ségovie, médecin, pharmacologue et botaniste en vue, il était aussi helléniste et latiniste car il voulait étudier dans le texte l’œuvre du Grec de l’antiquité Dioscoride, botaniste de l’époque de Néron (entre 40 et 90 de l’ère chrétienne), qui fut aussi, pense-t-on, chirurgien dans les légions romaines. Laguna deviendra médecin personnel de Charles-Quint puis du futur roi Philippe II, avant que Vésale ne prenne sa succession. Entre 1540 et 1545, Laguna est médecin officiel de la ville impériale de Metz en Lorraine. Il est un disciple d’Erasme de Rotterdam, auteur en 1517, quand il était conseiller à la Cour de Bourgogne à Louvain et à Malines, d’un ouvrage intitulé Querela Pacis, d’où l’on peut dégager deux idées-maîtresses : l’Eglise n’a pas à intervenir dans les affaires militaires de l’Empire ; les Princes d’Europe doivent mettre un terme à leurs querelles incessantes car cela entraîne l’implosion de la chrétienté, dixit Erasme, la chrétienté étant ici l’écoumène des peuples européens. Erasme plaidait donc pour une autonomie de la chose militaire et pour une concorde intérieure face à l’ennemi ottoman qui pointait dangereusement à l’horizon car il venait de s’emparer de la Syrie, de la Palestine et de l’Egypte, en punissant atrocement la résistance mamelouke à laquelle fut infligé un effroyable bain de sang. En 1543, Andrès Laguna demande un congé à la ville de Metz pour aller à Cologne prononcer un discours qui porte pour titre Europa heautentimorumene ou, en français, « L’Europe qui s’inflige des tourments ».  L’historien français Joseph Pérez, spécialiste de l’Espagne du 16ème siècle et auteur d’un ouvrage de référence sur le règne de Charles-Quint, a eu le mérite de montrer l’importance de ce discours prononcé à Cologne par le botaniste castillan, à la date du 22 janvier 1543. Laguna a commencé par déplorer la situation misérable et désastreuse de l’Europe de son temps, due à l’impéritie des princes chrétiens qui ont pourtant pour tâche de la défendre. Au lieu de concentrer leurs efforts pour barrer la route à l’ennemi commun (que Laguna ne cite pas nommément), ils se livrent entre eux à des guerres intestines et calamiteuses. Jusqu’ici nous n’avons évoqué que des idées déjà présentes in nuce chez Erasme. La grande différence entre ce discours de Laguna et les thèses d’Erasme, exprimées dans Querela Pacis en 1517, d’une part, et les écrits de Charles-Quint, d’autre part, c’est qu’il ne parle plus, comme l’humaniste de Rotterdam et l’Empereur, de chrétienté ou de respublica christiana mais d’Europe. Laguna se rend très bien compte que la « république chrétienne » n’existe plus depuis l’émergence de la Réforme, depuis que Luther a énoncé ses thèses en 1517, la même année où l’Egypte tombe toute entière sous la domination ottomane. La « république chrétienne » moribonde est dès lors coincée entre un ennemi extérieur devenu extrêmement puissant et des dissensions intérieures qui disloquent sa cohésion. 

Dans une telle situation problématique, il est évident que le titre d’Empereur revêt une autorité morale sur cette chrétienté battue en brèche, une autorité morale qui tient l’épée, détient l’imperium militaire et ne devrait subir aucune entrave à ses actions défensives et offensives, si nécessaires face à un ennemi qui vient de cumuler une puissance inédite. Joseph Pérez rappelle le ralliement à cette idée de prépondérance impériale de l’évêque espagnol Mota qui, devant les Cortès de Santiago, déclare en 1520, en parlant au nom de Charles-Quint : « J’accepte cet Empire avec l’obligation de parfaire d’innombrables tâches et d’emprunter de multiples chemins pour écarter les grands maux qui menacent notre religion chrétienne et qui, s’ils commencent à se manifester, ne prendront jamais fin et ne permettront pas que, dès nos jours, nous puissions entreprendre des actions contre les infidèles, ennemis de notre sainte foi catholique, actions que ma personne royale entend entreprendre avec l’aide de Dieu ». Ce discours, qui parle de chrétienté plutôt que d’Europe, sera doublé d’une politique visant à asseoir la prépondérance de l’Empire : en effet, le Cardinal Adrien, natif de Hollande, orphelin d’un modeste menuisier, ancien étudiant en théologie de l’université de Louvain dont il deviendra le recteur, gouverneur de la Castille, précepteur et maître à penser de Charles-Quint, devient Pape sous le nom d’Adrien VI avec l’intention d’ouvrir une ère nouvelle où Pape et Empereur gouvernent de conserve, l’un exerçant un magistère spirituel et l’autre détenant l’autorité politique et militaire. 

La teneur du discours de Laguna et le tandem Adrien VI/Charles-Quint font que la chrétienté n’est plus seulement conçue comme une réalité culturelle et spirituelle, unie par la foi, mais aussi comme une réalité politique et géopolitique, postulant, écrit Pérez, une « action coordonnée » permanente dans le cadre d’une confédération, homogène sur le plan confessionnel, sous l’égide de l’Empereur, avec un double objectif : assurer la paix intérieure (politique et religieuse) et combattre les Ottomans et leurs alliés à l’extérieur. Charles-Quint ne va pas réussir à atteindre ces deux objectifs. L’Europe ne se ressoudera pas spirituellement et jamais une action réellement coordonnée ne sera entreprise pour briser définitivement les reins aux puissances non européennes qui reposent sur des principes spirituels autres, ou jugés autres, et qui sont animées par des élans géopolitiques partis de matrices territoriales turque, sémitique ou autre. 

Le tandem Pape/Empereur qui, en cette troisième décennie du 16ème siècle, envisageait de mettre fin au désastre de la vieille querelle médiévale entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel en Europe, n’a malheureusement pas duré longtemps : Adrien VI meurt en 1523, cédant le Saint-Siège à Jules de Médicis qui règnera sous le nom de Clément VII. Ce Pape italien n’accepte pas la position érasmienne d’Adrien VI et de Charles-Quint, qui ramenait l’austérité à Rome et prévoyait de parfaire des réformes dans l’Eglise pour apaiser la fureur des luthériens et des autres sectes protestantes. Ensuite, Clément VII, homme aux courtes vues, ne veut rien céder de la souveraineté de ses états pontificaux pour le bien commun de l’écoumène euro-chrétien, souveraineté qu’il entend étendre à toute la péninsule italique, à commencer par le Milanais et le royaume e Naples dont il veut chasser les Allemands et les Espagnols, fidèles à l’Empereur. Pour avoir l’appui de François I, roi de France qu’Adrien VI avait menacé d’excommunier, le Pape petit-nationaliste Clément VII signe le 22 mai 1526 des accords que l’histoire retiendra sous le nom de « Ligue de Cognac ». Les factieux avaient uni leurs efforts dans un projet calamiteux, dont les effets délétères allaient vite se faire sentir : en effet, à peine plus de trois mois après la signature de ces accords, le 29 août 1526, les Ottomans écrasent les Hongrois à Mohacs et s’approchent ainsi dangereusement des frontières italiennes du Nord-Est. Le désastre hongrois de Mohacs est la preuve par neuf que les efforts des ennemis de Charles-Quint sont marqués au fer rouge du signe d’une inqualifiable impéritie politique et qu’ils portent, pour les siècles des siècles, le sceau infâme de la trahison pure et simple. Le ressac très inquiétant de notre histoire, aujourd’hui, relève de leur responsabilité. 

Alfonso de Valdès (1490-1532) était un disciple espagnol de Mercurino Arborio Gattinara (1465-1530), Piémontais au service de l’Espagne, inspiré par les doctrines d’Erasme. Valdès développera la théorie de l’hégémonie impériale. Natif de Cuenca en Nouvelle Castille, il avait, avec l’appui de Gattinara, diffusé les idées d’Erasme dans sa patrie. Quand les conspirations de Clément VII et de François I conduisent l’Empereur à ordonner à ses troupes, commandées par le Connétable de Bourbon, de fondre sur Rome, Valdès, qui avait déjà intrigué contre ce pontife irresponsable, défendra la décision de Charles-Quint. Pour Valdès, le Pape se conduit comme un impie et comme un roitelet, jaloux de ses maigres prérogatives, imbu de sa personne détentrice d’un micro-Etat sans grande importance stratégique. Valdès en informe les cardinaux et leur propose un Concile pour déposer ce Pape irresponsable, rappelant que la fonction pontificale est d’assurer une pastorale spirituelle et non pas de forger des alliances abracadabrantes contre l’Empereur qui ont conduit l’espace géographique réduit de la chrétienté à perdre le territoire de la Hongrie (suite à la défaite de Mohacs). Le 17 septembre 1526, Charles-Quint répond au Pape par le « mémorial de Grenade », où il est dit expressis verbis que l’évêque de Rome « ne parle pas comme un chrétien et que son langage doit être corrigé par l’Empereur et par le Concile (dont Valdès réclamait la tenue) ». 

L’armée du Connétable se charge de la « correction » : 18.000 Allemands (pour la plupart luthériens !), 10.000 Espagnols, 6000 Italiens, 5000 Suisses, 500 Albanais catholiques et 6000 autres fantassins et cavaliers s’ébranlent vers le Sud. Le 5 mai 1527, les portes de Rome s’ouvrent à l’armée impériale. La ville est pillée de fond en comble. Les lansquenets ne la quittent que le 16 février 1528, chargés de butin. Alfonso de Valdès justifie l’entreprise et la punition infligée à la Ville éternelle : le sac de Rome procède de la volonté de Dieu ; Charles-Quint n’en est nullement responsable ; seule en porte la responsabilité la hiérarchie ecclésiastique corrompue qui a insulté bassement le pauvre Adrien VI, après avoir suscité l’ire de Luther, fautrice de la césure religieuse en Europe. Le Pape, ajoute Valdès, n’a pas fait son office qui est de promouvoir la fraternité des peuples chrétiens, but aussi de l’Empire en tant qu’institution suprême. Et but que Charles-Quint a juré de poursuivre jusqu’à son dernier souffle. Même après la mort du monarque, que certains humanistes érasmiens comparaient à Hercules, son fils Philippe II, pourtant considéré comme le champion incorruptible d’un catholicisme des plus intransigeants, aura affaire à des Papes farouchement hostiles à l’Espagne et à l’Empire, alliés à la France, elle-même alliée aux Ottomans. Rétrospectivement, on peut avancer la thèse que les Papes ambitieux et corrompus ont permis à l’Empire ottoman de se maintenir dans les Balkans, dans la plaine hongroise et dans la Méditerranée orientale, au détriment de la civilisation européenne dans son ensemble. Percevoir Charles le Père et Philippe le Fils comme des champions inconditionnels du catholicisme parce qu’ils ont tous deux lutté contre la Réforme luthérienne et contre les exactions calvinistes aux Pays-Bas, est une vision tronquée : Clément VII ne fut pas le seul à mettre des bâtons dans les roues du projet impérial européen ; en 1555, année de l’abdication de Charles-Quint, le Cardinal Caraffa, vieil ennemi de l’Empereur, devient Pape sous le nom de Paul IV. Il s’empresse de s’allier à Henri II, le complice des Ottomans. Ceux-ci ravagent les côtes de la Calabre en 1558, sans que le Pape ne s’en soucie puisque son ennemi est le pieux Philippe II et que ce dernier est roi de Naples, donc souverain de cette pauvre Calabre martyrisée. Le Duc d’Albe, alors gouverneur de Naples, marche sur Rome. Le Duc de Guise, à la tête de l’armée française, vient au secours du pontife romain mais est promptement rappelé en France, où sévit la guerre civile entre factions religieuses catholiques et huguenotes. Le Duc d’Albe est à nouveau devant Rome et le Pape doit composer. On le voit : pour l’histoire du 16ème siècle, l’équation « Empire = catholicisme » n’est pas de mise.

Charles-Quint laisse, au moment de son abdication en 1555, un testament destiné à ceux qui, dans la postérité, seront en charge des territoires de son Empire. Si la mission qu’il s’était imposée à lui-même a incontestablement échoué après les échecs successifs des années 1540 et surtout ceux, pires encore, de la désastreuse année 1552 (quand il doit céder les Trois Evêchés lorrains au successeur de François I), son fils Philippe II, en suivant les conseils de son père, de vivre dans l’austérité et de miser sur tous les savoirs utiles à la politique, concevra un « grand dessein » impérial pour l’Espagne, détachée cette fois des possessions germaniques des Habsbourg d’Autriche mais conservant les Pays-Bas, bientôt scindés en un Nord calviniste (et non pas luthérien) et un Sud, ravagé, privé de ses élites, mais fidèle au catholicisme et aux deux empires, l’espagnol et le germanique. Charles-Quint avait été trop attaché à l’étiquette chevaleresque de la vieille Bourgogne de son arrière-grand-père Philippe le Bon et de son grand-père Charles le Hardi. Sa vision de l’Empire était dynastique donc non conforme aux impératifs du temps : c’est par des solutions dynastiques que l’Empereur tentait de faire fléchir ses ennemis français. Plus personne, à l’heure où il fallait organiser des Etats soudés par des continuités territoriales dépourvues d’enclaves et d’exclaves, plus homogènes en tout cas que la mosaïque allemande du Saint-Empire, ne pouvait encore raisonner en termes dynastiques. Philippe II, depuis son palais magnifique et austère de l’Escorial, à une trentaine de kilomètres de Madrid, gèrera plus méthodiquement sa politique, laquelle devra durement affronter l’hostilité de la France, des provinces devenues calvinistes des Pays-Bas, des Anglais d’Elizabeth I, des Barbaresques et des Ottomans dans les deux bassins de la Méditerranée, tout en consolidant les bases perpétuellement assiégées de son Empire en Amérique, dans l’Atlantique et aux Philippines. L’Empire est en effet mondial et exige du monarque un travail acharné et constant dans une ambiance quasi monacale comme l’avait préconisé Charles-Quint dans ses instructions à son fils. Charles-Quint, lui, était un guerrier toujours à cheval, par monts et par vaux, souvent séduit par les dames, glouton qui ne faisait rien pour guérir de sa goutte ; au cours de cette existence harassante, juste égayée par quelques plaisirs de la chair et de la table, il avait disposé de peu de temps pour la réflexion : seules les dernières courtes années de sa vie de reclus à Yuste en Espagne lui permettront de s’adonner quotidiennement à des lectures savantes. 

La rigueur de Philippe II fait naître et se consolider la fameuse « légende noire » colportée contre l’Espagne, croquée comme le foyer du pire des obscurantismes : des Papes anti-impériaux aux calvinistes hollandais, des partisans de Cromwell aux services de Richelieu, la « légende noire » sera colportée inlassablement, jusqu’à nos jours. Le livre récent de l’historien anglais Jerry Brotton, This Orient Isle – Elizabethan England and the Islamic World illustre pourtant bien la politique anti-espagnole et, partant, anti-européenne, de l’Angleterre élizabétaine qui noue des relations avec toutes les puissances musulmanes barbaresques, ottomanes et même persanes pour briser l’échine de son adversaire hispanique et catholique, n’hésitant pas à s’allier à des pirates, pillards et esclavagistes. Brotton explique en détail les sources d’une alliance entre le protestantisme britannique et l’islam, né au 16ème siècle pour se poursuivre jusqu’à nos jours. Extraordinaires sont les aventuriers, voyageurs, négociants anglais qui ont parcouru les pays musulmans pour en faire les alliés de leur reine, qui, avec un acharnement pathologique, cherchait à venger sa mère Anne Boleyn, décapitée à l’instigation du parti catholique, furieux de l’éviction de la reine Catherine d’Aragon, première épouse de son père Henri VIII Tudor et mère de la reine éphémère Mary Tudor, épouse de Philippe II (qui fut roi d’Angleterre de 1554 à 1558). Elizabeth I prit la succession de Mary Tudor, consacrant de la sorte la victoire des camps protestant et anglican dans les Iles Britanniques. 

A la mort de Philippe II, son fils, Philippe III, de nature faible et de santé fragile, laisse des favoris gouverner l’Espagne et ses dépendances à sa place. Cependant, ces hommes, affaiblis, défendront l’ « héritage difficile » et maintiendront les possessions espagnoles partout dans le monde. Le règne de Philippe III fut le théâtre d’une guerre mondiale entre le camp protestant, principalement anglo-hollandais, et le camp catholique. Les confrontations n’ont pas seulement eu lieu dans les Pays-Bas mais aussi en Amérique du Sud, où les Andes sont entrées dans une longue  rébellion et où le « Cône Sud » est harcelé par les marins hollandais. En Italie, les Français se joignent aux Réformés pour tenter d’arracher le royaume de Naples à Philippe III. Les Hollandais attaquent Manille dans le Pacifique. Le centre de l’Océan Atlantique est le théâtre de formidables batailles navales et les pirates barbaresques d’Afrique du Nord reprennent leurs razzias en Méditerranée occidentale. En 1602, la guerre se rallume dans les Moluques à la charnière de l’Océan Indien et du Pacifique tandis que l’on lutte âprement pour contrôler le Golfe du Bengale. En 1603, les Espagnols font face aux pirates des Caraïbes, se battent face aux côtes hollandaises, défendent Ceylan et ripostent aux menaces musulmanes dans le Golfe Persique ! En 1604, les Hollandais s’en prennent à Ostende, les Hispano-Portugais tentent de prendre l’Ethiopie, portant la guerre sur le continent africain. Ils contrattaquent en Egée, battent les Hollandais devant Macao face aux côtes chinoises, font la guerre aux Mapuches au Chili et expulsent les Français du Brésil. Un an plus tard, ils sont vainqueurs en Birmanie, cèdent dans les Moluques mais le Général Spinola gagne les campagnes militaires lancées dans les Pays-Bas. La flotte espagnole bat les Hollandais devant les côtes du Venezuela et détruisent les navires marocains en Méditerranée. En 1606, la lutte s’engage pour le contrôle du Détroit de Malacca, hautement stratégique. La guerre fait rage contre les Mapuches en Amérique du Sud et contre d’autres ennemis, Européens et Africains, dans les savanes du continent noir. Face à la formidable coalition qui les assiège, les Espagnols sont vainqueurs face aux Hollandais dans les Caraïbes et devant les côtes du Portugal. Ils se rendent maîtres du Pacifique. En 1607 et 1608, la lutte entre l’Espagne et les Provinces-Unies calvinistes se poursuit en Afrique mais les Hollandais cessent les hostilités. Les soulèvements amérindiens prennent fin. Les Anglais attaquent Buenos Aires en Argentine. On se bat encore dans les eaux indochinoises et autour des Moluques. 

Le jeune roi, qui souhaitait la paix, a donc dû soutenir une guerre de dix ans sur la planète toute entière, obligeant ses armées à livrer 162 batailles. L’histoire communément enseignée ne retient de cette formidable et ubiquitaire conflagration que quelques batailles significatives, uniquement gagnées ou perdues en Europe, notamment en Flandres, plus particulièrement à Nieuport et à Ostende. La césure des Pays-Bas, entre un Nord à dominante calviniste et un Sud demeuré catholique (mais sans l’austérité et le rigorisme de Philippe II), est désormais un fait accompli : le destin du grand humaniste et historien brabançon Juste Lipse (Justus Lipsius ou Justo Lipsio, 1547-1606), de son vrai nom Joost Lips, est emblématique à ce propos. En effet, ce disciple d’Erasme, pacifiste, partisan d’une paix religieuse moyennant quelques « accommodements raisonnables », demeuré catholique comme son maître-à-penser mais sans fanatisme, ira, pendant de nombreuses années, enseigner à Leiden, la nouvelle université protestante, destinée à remplacer celle de Louvain, restée sous souveraineté royale espagnole. Mais le fanatisme des calvinistes le révulse. Il écrit De una religione, réclamant, pour tout royaume ou empire, une unité confessionnelle qu’il faut, au besoin, garantir par la force. Cette position est inacceptable pour les protestants (comme pour les marranes, les morisques et les conversos en Espagne). Il retourne à Louvain et devient l’historien officiel de Philippe II, qui lui pardonne ses errements érasmiens. Pour apaiser les naturels de nos Pays-Bas thiois et romans, qui ne l’aimaient guère parce qu’il ne parlait pas leurs langues, le roi nomme sa fille Isabelle gouvernante des Pays-Bas royaux qu’elle administre avec l’Archiduc Albert de Habsbourg, son époux autrichien. Le couple est parfaitement accepté par la population qui, du coup, reste fidèle à la légitimité bourguignonne-habsbourgeoise. L’Espagne conserve dès lors une base territoriale en Europe du Nord-Ouest pour affronter ses ennemis anglais, hollandais et français. Ce sera, pour cette région, la mienne, le « siècle des malheurs », comme pour les Allemands d’ailleurs qui en conservent une œuvre littéraire de tout premier plan : le Simplicissimus de Grimmelshausen. Pour les Français, ce sera, au contraire, le « Grand Siècle ». 

La participation à cet empire, dont nous fûmes tout de même la matrice initiale depuis les Ducs de Bourgogne et leurs épouses anglo-portugaises (Isabelle de Portugal, femme de Philippe le Bon) et anglaise (Marguerite d’York, ultime épouse de Charles le Hardi). Ce filon portugais ou plutôt anglo-portugais est sans doute un autre récit épique et édifiant, qu’il faudrait un jour rappeler à nos amis. Je me bornerai à dire ici qu’Isabelle de Portugal ou Isabelle de Bourgogne, selon les sources, était la sœur d’Henri le Navigateur, le Prince portugais qui a amorcé le désenclavement de l’Europe, en favorisant les expéditions navales, en créant une école de savoirs géographiques et techniques utiles à Sagres. Isabelle était une redoutable diplomate, bien plus fine que son époux. Marguerite d’York est celle qui ordonna la fusion des héritages bourguignons et habsbourgeois, en invitant sa belle-fille, Marie de Bourgogne, à épouser Maximilien, le fils de l’Empereur germanique Frédéric III pour faire face aux menées anti-bourguignonnes de Louis XI et battre ses armées qui ravageaient l’Artois et le Hainaut.

Par voie de conséquence, cet héritage doit nous inciter, aujourd’hui, pour demeurer dans sa logique à vouloir :
1)      Un perpétuel désenclavement de l’Europe, qui ne peut survivre sur le très long terme, confinée sur la petite presqu’île à l’extrême-Occident de la masse continentale eurasienne. Cette volonté de désenclavement doit aujourd’hui nous inciter à promouvoir des politiques favorables aux BRICS, aux visées eurasistes et aux projets chinois de « routes de la soie ».
2)      Une unité indéfectible de toutes les composantes du continent européen comme le voulaient Erasme, Laguna et Charles-Quint.
3)      Une lutte sans faiblir contre toutes les séditions et les élucubrations idéologiques ou religieuses qui apportent des dissensions inutiles, vectrices de conflits civils, comme le redoutait Juste Lipse.
4)      Une tension militante permanente pour garder toujours une fidélité inébranlable à cet héritage.
Le logiciel existe. Depuis des siècles. Il faut le faire fonctionner. A nouveau. Tout simplement.

Robert Steuckers.
Forest-Flotzenberg, février 2019.

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